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01/03/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-139

– Tu le sais aussi bien que moi, tu m'y as accompagné depuis la première. Treize. Oui, déjà treize, et j'en ai ramené chaque fois abondance de butin et de cheptel. Grâce à elles, ma maison est remplie de richesses, mes enclos et mes pâturages de bétail. Tous les miens y ont accumulé beaux bovins, splendides chevaux, solides serviteurs. Le plus pauvre de notre clan passerait pour le plus riche de bien d’autres. Comment oublierais-je le nombre de campagnes qui m'ont tant apporté ?

– Alors, les dieux te favorisent, oui ou non ?

– Thonros m'a favorisé, mais je ne puis en dire autant des Jumeaux de la fécondité. Ils ne m'ont donné jusqu'à présent que des filles. Pourvu qu'en parlant de ce fils à venir, je ne les ai pas irrités !

– Ne t'inquiète pas, si c'est un garçon qui doit t'échoir, même eux n'y peuvent plus rien changer... Si ça doit te rassurer... As-tu bien accompli tous les sacrifices que je t'ai prescrits ?

– Bien sûr ! Cette année, après chaque assaut, je t'ai donné ma plus belle prise sur ma part de butin, pour que tu l'immoles en oblation aux jumeaux et à Bhagos afin qu'ils m'accordent, enfin, un garçon. J'en ai même négligé notre grand dieu Thonros, et délaissé ses autels.

– Tu as vu. Il ne t'en a pas tenu rigueur. La victoire a toujours et sans discontinuer accompagné tes pas. Tu m'as même dit que c'était ta plus belle campagne. Allons ! Thonros sait l’importance, pour un guerrier, d'avoir un fils. Il sait que tu l'élèveras pour en faire un grand ner ghwen, un tueur de seigneurs. Pourquoi se serait-il offusqué ?

– Tu en es bien certain ?

– Enfin, qui de nous deux est prêtre ? Bhagos est, avec Dyeus Pater, le plus puissant dieu. Comme lui, il régit tous les hommes, de quelque caste qu'ils soient, et même ceux qui ne sont pas de notre race. Il est le peseur et le distributeur. Avec lui à ton côté, ton triomphe est inéluctable. S'il s'éloigne de ton flanc et détourne de toi sa face, Thonros lui-même n'y pourra rien. Le sang se figera dans les vaisseaux de tes guerriers. Leurs coups les plus forts porteront moins que des soufflets d'enfant. Aie confiance ! Tu honores Bhagos et Thonros avec une grande et égale piété. La fortune des armes t'a souri. Le bonheur d'avoir un fils suivra.

J'y compte bien ! Oh oui, je compte bien avoir un fils !

25/02/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-135

– Vois-tu, Bhagos me révèle l'avenir de chaque nouveau-né à sa naissance, ou pendant la grossesse de sa mère. S'il ne tenait qu'à moi, j'appellerais chacun : infinie sagesse, haute gloire, grande richesse. Mais quand je nomme l'enfant, le Borgne ourdisseur du destin m'a déjà révélé ce qui l'attend. Que puis-je faire alors ? Au mieux, lui donner un nom destiné à atténuer un peu les peines de sa vie... guère plus. Imagine que mes songes m'aient annoncé que le bébé qui repose devant moi, dans son berceau, va mener une vie triste et morne, et mourir pauvre et sans gloire. Si je l'appelle « Ton nom sera grand » , il n'en aura pas un grain de bonheur ou d'éclat en plus. Ça ne l'aidera en rien. Pire, on rira de lui. Plus grave encore, et capable de saper nos bases si nous sommes nombreux à agir ainsi, on doutera des dieux et de leurs serviteurs. Qu'adviendra-t-il si l'on cesse de croire en Bhagos, le distributeur, qui préside au hasard des naissances et décide de l'avenir de chacun ? Les producteurs se demanderont pourquoi ils sont nés inférieurs. Ils mettront en cause le destin qui t'a fait guerrier, qui m'a fait prêtre, qui les a faits paysans, et qui a fait de ceux-là (Il se retourna et désigna les Muets.) nos captifs. Ils voudront en bouleverser l'ordre. Ils se révolteront.

– Ça, jamais !

– Oui, nous pourrons compter sur vous, si ce malheur arrivait. Ce ne sera pas pour cette génération, ni la prochaine, ni après. Ce sera peut-être pour le ciel rouge des dieux, avec la même horreur sur terre et dans les cieux.

– ... Revenons aux Muets. Ces gens-là ont des dieux, comme nous. Un de leurs chefs, que j'ai tué en combat singulier avec ma bonne lame, portait le nom de « Toujours victorieux » . Ça ne lui a pourtant pas porté chance. Cependant, vous, prêtres, nous parlez souvent de la puissance de leur magie, même si elle est mauvaise. Pourquoi ma victoire a-t-elle été aussi facile ?

– Toujours victorieux, dis-tu ? Tu sais le langage des Muets ?

Oh, juste quelques mots. J'ai voulu savoir ce que nos captifs complotaient derrière notre dos. La meilleure façon, c'était d'apprendre les rudiments de leur parler. C'est comme ça que je connais cette expression. Ils la ressortent à chaque instant dans leurs chansons et leurs récits... Ils ont bien le droit de rêver. Je sais aussi dire : « Je suis » et « Il est mort » dans leur patois sauvage. Quand ce chef s'est approché de moi et m'a crié, en manière de défi : « Je suis toujours victorieux ! » , j'ai cru à une de leurs absurdes vantardises habituelles. Mais quand il s'est abattu, gorge tranchée, ses compagnons, rendant les armes, ont gémi et crié : « Toujours victorieux est mort ! » . J'ai compris. C'était son nom... À propos, tu ne m'as toujours pas expliqué pourquoi, en dépit d'un patronyme aussi ronflant, il a été défait.

– Tu me déçois, Kleworeg ! Ne l'as-tu pas déjà deviné ?

24/02/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-134

L'inhumation eut lieu l'après-midi devant toute la troupe, du plus haut prêtre au dernier charron. Tous étaient satisfaits. Kleworegs avait bien agi en leur associant un héros qui avait présidé à la fuite de si nombreux Muets. En se l'appropriant, leur wiks devenait plus héroïque encore. Sa gloire en prenait un fort surcroît d'éclat.

Des rabat-joie auraient pu s'offusquer de la légèreté avec laquelle il en faisait un des siens. Il avait craint, un instant, que les patrouilleurs ne protestent. Ils l'approuvèrent, au contraire, et l'en louèrent bien haut. En lui confiant son butin, ne l’avait-il pas demandé ? Il lui avait échangé honneur contre honneur en faisant du protégé de l'orage son frère à sa face. Il n'y avait là aucun motif de reproche.

La cérémonie s'acheva. Ils s'éloignèrent, tout fiers, du tumulus. Là, sentinelle éternelle, veillait l'âme de leur parent. À quelque distance, ils trouvèrent un nouveau havre. Il y passèrent une nuit calme. Ils repartirent à la première heure. Bientôt, le prêtre vint rejoindre son roi, tout en tête.

Il avait entendu les conversations. À quoi bon se boucher les oreilles. Ils n'avaient tenu aucun compte de son avis. Ils avaient continué leur pochade sur les réprouvés. Un véritable chant prenait forme, fredonné par des lèvres sur qui fleurissaient irrespect et moquerie. Cette perspective l'effraya. Si son initiative devenait le sujet d'une épopée populaire, les dieux s'irriteraient de ce douteux renom. Ils ont donné à l’homme la poésie pour louer et exalter les immortels et les héros fondateurs. S'ils ne se fâchaient par jalousie, outrés qu'un homme soit chanté à leur égal, ils trouveraient cette geste proche du sacrilège.

Kleworegs écouta ses doléances. Elles lui parurent stupides et sans objet. Malgré l'envie qu'il en avait, il ne rit pas. Il s'empressa de le rassurer. Honorer les morts, à commencer par les morts au combat, était le plus beau, le plus sacré devoir. Du temps avait coulé avant le sacrifice. Si son idée avait été impie, les dieux l'en auraient dissuadé par des signes évidents. La burlesque épopée que composaient ses guerriers, enseignant le courage, ne pouvait non plus leur déplaire. Il n'était pas prêtre, mais le sentait.

– Les dieux nous ont toujours favorisés, ils ne nous auraient pas donné de mauvais conseils... Et si des forces mauvaises, prenant le masque de l'inspiration divine, avaient tenté de t'induire en erreur, ils seraient intervenus.

23/02/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-133

Deux guerriers allèrent le prendre dans son linceul. Le prêtre vint parler à son roi. Il se réjouissait d'installer dans sa sépulture l'homme des Loutres, mais... Kleworegs fronça les sourcils. Il insista. Il devait l'interroger, pour que la mise en terre s'accomplisse selon les rites :

– Dis-moi, comment s'appelle celui que nous allons mettre en terre ? J'ai besoin de le savoir pour disposer Thonros et sa suite en sa faveur.

– Comment ?

– Oui, quel est son nom ?

– Mais... Je n'en sais rien !

– Quoi ! Quand il vous a raconté son histoire, tu ne lui as pas demandé son nom et sa filiation ?

– Tu sais bien que non ! Tu étais avec nous. Et personne n'y a songé. Tu sais, c'est quand on va abattre un ennemi qu'on lui demande, pour en parler ensuite, qui il est. « Kwis esi ? Kwoyo esi ? » (Qui es-tu, de qui es-tu ?). Ce n'est pas une question qu'on pose aux amis. On attend qu'ils se présentent.

– C'est vrai, mais qu'est-ce que je vais bien faire ? On n'a jamais vu un guerrier sans nom enterré !

Le prêtre se prit la tête entre les mains. Espérait-il y trouver plus vite une solution ? Kleworegs était plongé dans les mêmes abîmes de réflexion. Soudain, il releva la tête. Il toussota.

– J'ai trouvé. Appelle-le mon frère, et donne-lui ma filiation. Ce sera un grand honneur pour mon genos que son esprit défende notre terre.

– Oui, c'est une excellente idée, mais tu devras échanger ton sang avec lui.

– C'est impossible ! Le sang d'un mort est figé. Il ne coule pas. Il n'est même plus du sang, fluide de vie.

– D'accord, d'accord. Je ferai comme tu as dit, le déclarer ton frère. Je l'inhumerai en l’appelant « Klewoner, Kleworeges bhrater, puis toute ta filiation. » Cela te va ?

– C'est parfait !

– Alors, de ton côté, arrange-toi pour que les hommes soient plus discrets sur l'histoire d'hier. Plus j'y réfléchis, plus je crains d'avoir été un peu trop désinvolte à l'encontre des dieux. Notre sacrifice les a gavés, mais ils n'ont peut-être pas apprécié notre manque de respect...

– Tu m'as toujours dit que le plus important pour eux était la taille des sacrifices. Ils reconnaissent notre piété à ce signe. Ne t'inquiète pas ! Je leur dirai d'être plus calmes et de cesser leurs plaisanteries (« Dommage, il y avait de ces trouvailles impayables dans ce début de satire. Je leur demanderai la suite un peu plus tard. » ). À présent, passons à la cérémonie. Qu'elle soit terminée, et la tombe refermée, avant ciel rouge !