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23/01/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-102

LES MORTS VICTORIEUX


Kleworegs leur avait souhaité une bonne nuit. Il se dirigea tout droit, sans perdre un instant, refusant même une dernière cervoise, vers la maison d'hôtes. Son témoin l'y attendait. Il avançait d'un pas vif, faisant tressauter son torque et ses bracelets. À peine entré, il interrogea ses hommes :
– Vous l'avez eu ?
Une voix inconnue lui répondit. Il en apprécia d'emblée le ton.
– Je suis là, Kleworeg reg e !
Il s'en approcha, l'examina. La lueur des torches accentuait ses traits volontaires et désenchantés. Un héros à qui la gloire s'était refusée, et qui le savait. Il remua à nouveau les lèvres. Il désigna les guerriers à son chevet.
– Toute la journée, ils m'ont abreuvé de tes actions d'éclat et de leur joie d'être avec toi. Ma longue attente est finie. Enfin, je peux tout raconter. Vous entendrez. Vous comprendrez. Tu décideras comment laver la honte et rendre l'honneur.
(« Il a raison. C’est la fin de sa longue veille... sans doute, aussi, de sa course. »)
Kleworegs s'arrêta, accablé. L'estropié le suivait des yeux. Il releva la tête.  
– Parle.
– Aidez-moi à m'asseoir.
Sa voix, faible, était très claire. Il irait jusqu'au bout, sans faillir.
– Roi, tu as vu hier ces femmes laides, couvertes de joyaux précieux, le regard qu'elles jetaient aux guerriers, et le visage rouge de honte qu'ils arboraient… Cette nuit-là, ils se rappellent. Cette honte ne dure pas. Le lendemain, ils l'oublient. Ils n'en donnent pas la raison à ceux qui arrivent à l'âge de combattre. Pire, dans quelques jours – tu seras alors parti – ils se pavaneront, tout fiers de leurs récoltes et du calme. Ni les unes, ni l'autre, ne viennent d'eux. Ils s'en attribueront pourtant le mérite...  
... Notre histoire ne se conte qu’en récoltes, bonnes ou mauvaises. Si encore nous étions un wiks où ne vivent qu'un prêtre ignorant et des paysans, ce serait conforme au plan divin. La fierté de ses membres serait légitime. Mais il a toujours eu des deuxième caste...
... Pourtant, depuis que je suis en âge de juger, il n'a été que deux ans, deux ans, pas plus, un clan de guerriers, dont on pouvait être fier d'être. Le reste du temps, mon wiks... J'ai honte de l'appeler ainsi, une gueuserie le mérite plus, a été une tourbe, crachat à la face de Thonros.

 

22/01/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-101

Sitôt changé, le grabataire fit signe à ceux qui l’entouraient. Ils le prirent chacun sous une épaule et le soulevèrent. Il n’était pas lourd, mais ses jambes flanchaient à tout moment. Ils n’étaient pas trop de deux pour lui permettre d’avancer sans peine.
À peine sortis, un guerrier de sa taille prit le relais de la femme pour éviter le déséquilibre. Soulagée, elle s’éclipsa, si vite qu’on eût pu douter qu’elle ait existé jamais. Ils continuèrent leur chemin. Parfois, ils sentaient sur eux un regard. Il pouvait être fier ! Se saouler à ce point. Pas étonnant qu’il se soit tordu les chevilles dans les ornières. Ça lui apprendrait. La prochaine fois, il n’aurait pas les yeux plus grands que la panse. Il joua le jeu. Les oreilles indiscrètes en eurent pour leur bétail.
Le petit groupe arriva, dans la discrétion voulue, à destination. On le déposa sur une couche. Un guerrier lui apporta de l’hydromel. La longue et pénible marche lui avait arraché force plaintes. Cette liqueur était la bienvenue. Il le fit savoir. La première corne vidée, on la lui remplit. Désaltéré, il releva la tête. Qui d’entre eux était Kleworegs ?
– Aucun. Il n’est pas ici. Je vais t’expliquer.
L'homme lui exposa son plan pour le rencontrer et entendre de sa bouche le secret du wiks. Après une nouvelle corne (« Ça me change de leur foutue cervoise ! »), l'estropié reconnut à Kleworegs, en plus de la vaillance, de la ruse et de l’esprit. Il était conquis. Il lui dirait tout. Les dieux l’inspireraient pour punir le village de sa lâcheté et le remettre, si c’était encore possible, sur la voie de l’honneur. Il déclina l’hydromel offert avec libéralité. Il l’attendrait. Il les pria en revanche de raccourcir cette attente en lui narrant ses triomphes.

Leurs neres leur avaient, tout le jour, fait les honneurs de leurs domaines. Comme Kleworegs en avait décidé, ils s’étaient extasiés et récriés d’admiration devant tout ce qu’ils leur montraient, les retenant en se faisant tout commenter. Devant des visiteurs aussi complaisants, ils n’avaient aucun scrupule à ce faire. Ils leur avaient fait découvrir, motifs à s’enthousiasmer à chaque instant, la qualité des champs et des emblavures, la richesse des prés à l’herbe grasse, la beauté du petit bétail représentant l’essentiel de leur cheptel. Le soleil était déjà bas quand ils revinrent. Sa petite équipe avait eu tout le temps de régler le problème de l’estropié. Et nul ne les dérangerait. Les siens avaient saoulé de bon hydromel ceux qui les avaient saoulés de leurs piètres prouesses.
Il était d’excellente humeur. Les Loutres tout autant. Quelques femmes s’étaient étonnées du manège de l’après-midi et leur en avaient fait part. Les ennuyer de broutilles quand ils étaient tout occupés à raconter combien leurs hôtes avaient apprécié leur courage, leurs actions et leur prospérité. Ils les avaient rabrouées avec rudesse ou ne les avaient pas écoutées. Avant de s’écrouler, éméché, sur sa couche, aucun ne conçut le moindre soupçon.

21/01/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-100

La diversion, et le transfert du grabataire, devaient se déroulèrent à l’insu des Loutres. Kleworegs avait gratté là où ça démangeait. Leur roi et ses guerriers s’interrogeaient. Ceux du Cheval ailé avaient-ils remarqué leur gène de la veille ? Si jamais, ils la leur feraient oublier. Montrer où avait eu lieu le combat avec les loups, leur seul exploit depuis des lustres, y contribuerait. Ils s’y appliqueraient tous.
Ils accueillirent sa demande avec enthousiasme. Il n’en manqua pas un pour l’accompagner. Tous firent de longs récits qui les occupèrent la journée entière. Les loups y prenaient des allures de monstres. Les battues y devenaient des actions dignes des épopées célébrant Sek le chasseur. Kleworegs et les siens n’étaient guère amis de la vantardise. Ils n’en montrèrent rien. Elle servait trop bien leurs projets. Au contraire, ils l’encouragèrent. Leurs hôtes savaient raconter. Autant goûter le miel de leur beau récit et oublier l’absinthe de leur fausse parole.

Ceux chargés de s’occuper du guerrier partirent, en compagnie de la vieille, vers sa hutte. L’unique rue du village était vide. Le seul risque d’être remarqué serait une sortie inopinée. Medhwedmartor avait trouvé moyen d’y parer. Il avait interrogé la femme. Il avait pris leur vêtement le plus criard et l’avait passé sur le dos de l’homme dont l’aspect était le plus proche de celui de l’invalide. Si on l’apercevait, on ne se souviendrait que d’une silhouette et d’une tunique.
Ils arrivèrent devant la cahute. Elle se pencha, chuchota vers une forme visible d’elle seule. Elle était de retour avec les gens de Kleworegs. Ils étaient prêts à le soutenir, voire le porter, jusqu’à la maison d’hôtes. Le grabataire l'invita à entrer avec l'un d'eux. Medhwedmartor envoya le guerrier à la tunique voyante. Il savait quoi faire.
Il ne perdit pas un instant. Il ne salua l’estropié que d'un vague signe de tête, invisible dans la pénombre du taudis. D’emblée, il lui dit leur plan. L’homme se redressa, prêt à se revêtir de la défroque. Il l’ôta et la lui tendit. Pourvu qu’elle ait bien estimé leurs corpulences respectives ! Hasard ou savoir, on l'aurait crue taillée pour lui. Ce petit signe amical de Bhagos laissait présager des révélations pleines d’intérêt.

20/01/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-099

– S’il faut en passer par là !.. Ça va être difficile. Comment l’amener ici en silence, plus, en secret ?
– Medhwedmartor avait la solution.
– C’est vrai ! Eh bien, vous, là, allez trouver le roi et demandez-lui de vous montrer où il a vaincu ses loups. Ensuite, priez-le de vous faire visiter son domaine. On aura le temps de le récupérer et de l’amener au camp.
– C’est ça ! On va s’emmerder à visiter ce village minable et à écouter sur la chasse aux loups des banalités, et rater le récit de son secret. Nous ne le saurons qu’après, de seconde main. Entendre un exploit de la bouche d’un héros, ou une vilenie de la bouche d’un témoin, te met à sa place. D’autres lèvres, c’est nous servir de la bière recrachée. Toi-même, ne tiens-tu pas à nous conter toutes tes actions afin de faire de nous des guerriers à rivaliser avec toi ?
Kleworegs dévisagea le protestataire. Une des rares sentinelles à avoir su réagir en combattant aguerri le jour où il avait mis à l’épreuve leur vigilance. Il avait apprécié son attitude. Le jeune homme au nez trop long, dos tourné vers l’arbre, corps bien dans l’axe de sa lance, avait scruté par-dessus son bouclier d’où pouvait venir un nouveau coup. Ce serait injuste de le frustrer, lui et ceux chargés de détourner l’attention des villageois, de la révélation.
– Tu as raison. Voilà mon plan : Nous rendrons visite ensemble au roi et nous nous ferons montrer où étaient les loups. Après, chacun essaiera de retenir tous ceux qu’il peut autour de lui. Parlez-leur de vos cochonneries de cette nuit, c’est ce qui aura le plus de succès. Pendant ce temps, quelques-uns iront me le chercher et me le ramèneront au camp.
– Il vaudrait mieux que ce soit ici, à la maison des hôtes. Nous aurons moins de chemin à faire, et ceux du village ne peuvent y entrer que sur notre invitation. Par contre, pendant les trois jours d’Aryamenos, ils sont comme chez eux dans notre camp. Ils risquent d’y venir et de tout découvrir.
– Oui, c’est vrai ! On fait comme ça ! Dis-moi, femme, ils ne vont pas vérifier s’il est chez lui ?
– Non, y l’évitent. Vous avez pas à vous inquiéter !

01/01/2008

AUBE, la saga de l'Europe 98

– Va le chercher, et ramène-le moi !
– C’pas possible.
– Un chevreau, peut-être un agneau...
– C’pas d’la mauvaise volonté. J’veux bien aller l’chercher, mais j’peux pas vous l’ram’ner.
– Voyez-vous ça !
– Mais y peut pas s’déplacer. Y va comme une limace ! L’est si estropié qu’y lui faudrait la journée pour venir. Tu comprends ?
– Je ne peux pas aller chez lui comme ça, ce serait violer l’hospitalité.
– J’vais aller l’voir, uy dire qui t’es, tes exploits. J’uy dirai qu’tu veux l’voir. Si y t’trouve assez bien, y t’parlera. Ça s’rait bien qu’il accepte, même si qu’ça va nous valoir d’gros ennuis. C’est un gars bien, l’seul homme ici.
– Eh bien, va ! Et sois éloquente… Euh… Fais-toi comprendre !

Elle avait pénétré dans la hutte. La discussion avait l’air de s’y éterniser. Kleworegs, avec sa notion particulière et très subjective du temps, s’impatientait. Le court moment depuis lequel elle était à l’intérieur de la demeure du « seul homme ici » s’étirait à l’infini. Enfin, au bout de ces instants d’éternité, elle sortit. Elle revint en courant, prenant grand soin de passer inaperçue, dans la maison d’hôtes. À peine arrivée, hors d’haleine, elle lui signifia l’accord de l’infirme. Il avait su sa renommée. Il lui apprendrait le secret du clan.
– Tu sais, il est l’seul à pouvoir t’parler sans crainte d’la honte qui rôde ici. Lui seul, ici, n’en est pas couvert. Il est not'seul deuxième caste digne d’sa naissance et d’son rang. Tous les autres, pfff... J’suis peut-être qu’une vieille à qui on confie à déniaiser les garçons trop laids ou trop sots pour plaire à une jeunesse, j’suis bien sûre que j’vaux mieux qu’eux !
Medhwedmartor refréna un haut-le-cœur :
– Eh oh, la vieille, payer un agneau, c’est encore dans mes moyens !
Kleworegs s’interposa :
– Mon gardien d’armes plaisante. Reste que tu n’as pas à parler de neres comme ça. S’il y a une honte sur eux, c’est à nous, guerriers, non à toi, qu’il incombe de voir quoi faire, et d’agir.
– Qu’ton gardien d’armes s’contente de plaisanter, si tu veux connaître la fin d’mon message !
– Vas-tu parler ! On m’appelle Kleworegs le pieux, pas le patient !
– Oui, oui... Bon, alors, y veut bien vous parler, c’est parfait d’ce côté, mais y veut pas vous recevoir. Y veut raconter l’histoire du wiks qu’entouré d’vrais guerriers, et y a tant de héros parmi vous que sa hutte sera trop petite. Y veut que vous l’emmeniez à la maison des hôtes ou à vot’ camp. Y s’y sentira en bonne compagnie. C’est tout c’ki veut.
– Qu’en penses-tu, Kleworeg ?