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28/01/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-107

Il tendit les mains. Il la prit, précautionneux comme la jeune accouchée avec son enfant. Il la scruta avec la même attention aimante. Il examina son tranchant, l'éprouva, le caressa d'un pouce connaisseur. Enfin, il la saisit par le manche, la fit tournoyer. Malgré la peine que ce geste lui coûtait, malgré la douleur qui l’agrippait, il souriait. Toucher après si longtemps une aussi bonne arme était un bonheur sans pareil. Il eût trouvé une volupté rare à tomber mort, d'un coup, cette masse à la main. La nécessité, l'urgence absolue de faire revivre le souvenir des fils du roi, le retint.
– Ah ! Sentir entre ses mains arme aussi noble... et se rappeler les leurs. L'aspect et la qualité des glaives du fils et de ses proches passaient encore, mais le reste avait des cuivres mal dégrossis et à peine terminés. Il s'en justifia. Il serait stupide de confier de bonnes lames à de tout jeunes guerriers. Certains rejetèrent cet argument. Il ajouta qu'il fallait, par piété, garder les meilleures pour orner la tombe de ceux qui viendraient à partir dans l'au-delà. C’était, c’est toujours, son idée fixe. Il veut être inhumé avec beaucoup de belles armes, qu'il garde avec un soin jaloux… Sait-il encore s'en servir ? Il croit que Thonros, le voyant arriver ainsi équipé, le prendra pour un très grand guerrier.
– Plutôt ton livreur, Pewortor !
– Pas de blasphème ! ... Continue, je te prie.
– ... Ils partirent. Dix mains d’autres guerriers, dont j'étais, les saluaient, rage au cœur. Ils regrettaient de ne pouvoir les accompagner. À moins d'une particulière protection des dieux, ils partaient à l'échec ou à la mort. À peine le dernier hors de vue, notre roi déclara à ses proches (Mais je l'ai entendu, un peu par hasard.) qu'en leur offrant d'aussi mauvaises armes et en les forçant à partir à si peu, il espérait les décourager et les voir revenir sans tarder, mine penaude, pleins de raison, prêts à renoncer à la voie du guerrier héroïque pour celle, plus raisonnable, du seigneur terrien : « En mauvaise posture, quand Thonros n'est pas avec soi, faire retraite n'est point honte. » Son fils partait pour laver une honte. En pareil cas, ce précepte ne s'applique plus...

27/01/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-106

... Tous deux le savaient. En deçà, une expédition n'est qu'une suite de coups d'osselets. En excluant les lâches et les bancroches, d'esprit ou de corps trop faible, nous étions quatre-vingts. Le fils lui en fit mainte fois la remarque. Il ne lui en accorda que trente. Encore ne fut-ce qu’après des heures, sinon des jours, d'acerbes discussions. Il avait besoin de nombreux guerriers pour nous protéger des Muets. Il ne pouvait lui en laisser que vingt. Comme il se vantait tous les jours du calme exceptionnel, cet argument tomba à plat. Il persista. Nous ne pouvions rester sans défenseurs. Les loups n’avaient pas attaqué, les porcs sauvages n’avaient pas saccagé et dévasté les récoltes, depuis longtemps. Ils viendraient bientôt… Ils arrivaient ; ils étaient là ; ils guettaient leur départ. Il devait enfin prévoir des chasses au cas où le raid serait un échec. Pour ces traques et battues, il fallait des guerriers, et nombreux...
... Enfin, chacun marchandant – Je calomnie le fils. Il défendait notre renom –, il mit sous sa bannière le tiers des guerriers. Par le nombre, cette troupe était dérisoire. En ne désignant que les plus tendres, retenant, malgré leurs protestations, les vétérans et les meilleurs pisteurs, il voulait en accentuer l’aspect puéril. Ce fut le cas aux yeux des couards, à commencer par les siens… Pas de ceux qui auraient voulu les assister et les soutenir. Ils admirèrent du fond du cœur, priant Bhagos puisque tout en dépendait, ces trente jeunes pleins de fougue, pour certains à peine sortis de l'adolescence, avides d'aller au combat et d'en ramener butin et trophées. Leur inexpérience ne fut pas sujet de moquerie. Ils portaient notre honneur. Nul ne doit rire de ce qui y touche...
... Des novices, en nombre réduit. Il aurait pu, pour compenser leur impréparation, leur confier de belles armes, légères mais solides. C'était mal le connaître. Même cet effort, il ne le fit pas. Pourtant, à l'époque, nous n'en manquions pas. Notre armurier, mort peu avant, avec ses fils, dans l'incendie de sa forge et sa maison attenante, avait fondu pour le clan de fortes haches, bien que minables à côté des vôtres... Elles sont superbes. C'est un plaisir de les admirer.
– Tiens, prends la mienne, regarde-la !

26/01/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-105

C'est en une de ces occasions qu’il expliqua à ses fils, devant nous, que nous n'en aurions, Dieux merci, jamais usage. Les Muets avaient été repoussés et ne reviendraient plus... Quant aux têtes brûlées qui leur courraient sus, tant pis si elles y laissaient la vie. L'avenir du guerrier était de gérer son domaine et de posséder un troupeau et des bois. Ils assurent viande et gibier quotidiens... Le reste n'était que gloriole...
... Vous en restez bouche bée. Certains de nous avaient encore des parents très âgés, les ayant élevés dans la loi de Thonros. Ils réagirent comme vous. Nous continuâmes cependant, tout en en ressentant l'inanité, à nous entraîner. Les deux frères devinrent de puissants guerriers. C'était la meilleure preuve, et même leur père ne put la contester, que l'esprit de Thonros était en eux...
... Vint l'année où l'aîné fut en âge de guerroyer. Bien qu'un père ait autorité sur ses enfants jusqu'à sa mort ou à la renonciation à son pouvoir paternel, il ne peut sans sacrilège les empêcher de partir combattre. Ses exhortations à opter pour la médiocrité où il se complaisait, malgré sa visible répugnance à lui répondre chaque fois qu'il l'entreprenait sur ce raid le laissèrent froid. Il dut le bénir et l’équiper pour l'accomplir et le mener à bonne fin...
... Une dernière fois, il le morigéna. Il serait plus sage de laisser les paysans cultiver la terre et payer leur tribut que d'aller se battre. Devant son indignation, il lui suggéra d'organiser une battue, elle aussi repoussée. À la fin, il céda. Il lui dévolut son titre de chef de guerre. Il aurait toute autorité sur les guerriers dans le cadre et pour la durée de l'expédition. Puis, toujours déterminé à le détourner d'une ambition qui l'effrayait, il lui demanda ce dont il avait besoin, en hommes et en armes...
... Pour un raid chez les Muets, il faut être environ soixante. En dessous, on sort des mains de Thonros pour tomber dans celles de Bhagos. À soixante, on forme une bonne troupe. On peut avoir des malades et commettre les novices à la garde des captifs et du butin. À moins, il faut choisir entre vivre sans rien garder de son butin, ou périr en défendant les fruits de son équipée. À quoi sert une telle expédition, sans objet ni sens ? On se rabat sur le vol de petits troupeaux isolés, en se gardant de ne pas s'éloigner du territoire-sanctuaire d'Aryana. Peut-on tomber plus bas ? Ce butin ne méritera pas le nom de prise de combat, mais de pillage à la mode des brigands. On n'en tirera nulle gloire, que honte et mépris...

25/01/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-104

Quand il s'agissait de cultiver, et bien qu'il n'eût à s'en mêler, il fallait aussi qu'il intervienne. Il harcelait les paysans pour qu'après avoir semé juste le grain nécessaire à la prochaine récolte, ils transforment le reste en semoule. Il s'en méfiait. Possesseurs de trop de réserves de semences, ils les répandraient sans rigueur et s'y prendraient à trois ou quatre reprises, au gré de leurs caprices ou de la pousse. Au lieu de protester, ils devraient le remercier. Semer une seule et bonne fois les obligerait à faire, d'emblée, des semis parfaits et leur éviterait la fatigue de les répéter en cas d'échec. Il ajoutait, devant leur stupéfaction, qu'il avait appris que la semoule se conservait mieux et attirait moins la souris que le grain, presque toujours sujet à germer, en plus, si le temps se mettait à l'eau. De toute cette sollicitude, ils se moquaient. Loin de l’écouter, ils cachaient leurs céréales et lui témoignaient une noire ingratitude...
... Ce ne sont que fautes mineures. Si seule l'ingéniosité et les ruses des paysans nous sauvèrent à plusieurs occasions de la disette, cela arrive là où les guerriers se mêlent des cultures. Ils doivent obéir aux Jumeaux de la nature plutôt qu'à leur roi. Je compterai pour plus important les deux frères tués par des mange-miel, qui se rirent de leurs gourdins. Mais ce sont les pires fauves, contre qui le glaive n’assure pas la victoire. Non, son grand crime fut tout autre, mais dans la droite ligne de sa crasse, et frappa ses deux fils. Sache d'abord, avant tout, de quelle manière stupide il les traitait. Ici, il les couvrait de beaux vêtements dignes de leur naissance. En dehors, il ne les vêtait que de peaux râpées. Peut-être craignait-il un de ces défis qu’attire souvent une splendide fourrure. Nul ne provoque un loqueteux. Tu devines notre prestige... Peut-être s'en moquait-il...
... Plus stupides encore, criminelles, étaient ses interventions au cours de nos entraînements. S'il supportait de bon cœur que nous combattions comme des brutes avec nos armes de bois, pleines de vertus pour se préparer et étudier tous les mouvements de l'assaut, il nous interdisait l'usage des vraies au prétexte que, même protégées par un fourreau ou une gaine pour éviter que nous nous infligions des blessures trop graves, nous risquions de les ébrécher ou les briser. Comme si on lutte bien si on n'a pas senti au bout de son bras le poids du métal ! Nous devions ruser pour nous en servir. Plusieurs fois surpris à les utiliser en cachette, nous reçûmes des corrections à nous coucher un quartier ou plus.

24/01/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-103

– C'est toi qui craches ! Comment peux-tu parler ainsi ! ?
– Écoute-moi, et comprends ma colère. Elle bouillonne depuis si longtemps.
– Vas-y, je suis tout ouïe !
– Il y a neuf ans... dix saisons de combats, ce village était le même. Nous avions le même roi. À l'époque comme aujourd'hui, la même petitesse, la même pauvreté d'ambitions, la même incapacité à voir au-delà du quotidien, plus loin que son ventre, guidaient ses pas...  
... Il avait deux fils. Deux fils si différents de lui, bien qu'ils aient eu un peu son allure, que des esprits mal intentionnés, une race qui ne manquait pas et qui ne va pas disparaître, insinuaient qu'ils n'étaient pas de lui. Si quelqu'un avait dégénéré, ce n'étaient pourtant pas eux, vrais fruits de nos branches guerrières, mais celui qui leur avait donné son nom. Il était loin d'être un mauvais père mais était, vice indigne de sa caste, inapte à saisir leurs désirs. Son rêve, ce vers quoi tendaient tous ses efforts, était de leur garantir un joli domaine, des terres bien cultivées, des paysans dociles et soumis. L'idée de risque et d'héroïsme, notre guide, lui était étrangère...  
... Notre village allait s'appauvrissant, jarre fêlée qui se vide sans qu'on n'en voie ni qu'on n'y puisse rien. Notre bétail ne se renouvelait pas. Nos terres, à peine effleurées par l'araire, ne donnaient qu'au gré de la bonté, par bonheur grande ces derniers temps, des dieux... Il ne travaillait qu'en demi-mesures. Tout l'effrayait. Chasses, semailles quand il s'en mêlait, hospitalité, tout était mesuré, calculé, congru, souvent, même, trop juste...
– C'est vrai, à part la bière, on n'a pas été gâtés. Aujourd'hui, on n'a même pas été invités à banqueter. C'est l'usage, pourtant.
Kleworegs lança un regard noir au perturbateur. Il fit signe au guerrier de reprendre.
– Ton voisin a donné un exemple parfait de sa mesquinerie. La loi, rien de plus, pas un geste de ner... Encore est-ce la bière des paysans, l'hospitalité à leurs fêtes et sur les couches de leurs servantes, plutôt que les siennes, dont vous avez joui. J'en ai bien d'autres. Pour chasser, il nous ordonnait de prendre des bâtons, bien suffisants contre le gibier rencontré d'habitude, mais on en trouve parfois qui se rit de ces armes trop faibles.