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02/02/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-112

... Trois jours après la rencontre, de loin, de ces Muets, nous croisâmes un des nôtres. Sa troupe venait d'attaquer ce rassemblement qui nous avait tant effrayés. Malgré leur satisfaction devant la richesse de leur sac, ils s'étaient sentis frustrés face à l'incroyable facilité de leur victoire. Sur les cent combattants, ou plus, de ce clan, il n'y en avait que vingt encore vivants, la moitié, à peine, en mesure d'offrir un semblant de résistance, quand ils s'étaient précipités, glaive haut, sur le cercle de chariots derrière quoi ils se protégeaient. En dépit du butin splendide, elle avait un arrière-goût de cendres. Elle n'avait pas été obtenue par le combat. Elle leur était tombée dessus comme le fruit blet chu de sa branche. Ils n'iraient pas s'en vanter...
... Cela nous acheva. Il nous demanda la raison de ces visages défaits. Notre chef lui expliqua tout. Il partagea notre peine. Il tenta de nous consoler. Il n'y avait nulle honte dans notre refus d'attaquer ce camp. Nous ne devions pas non plus voir nos malheurs comme une cruauté de Bhagos. Ce n'était qu'épreuves envoyées pour nous affermir. Ces paroles, censées atténuer notre amertume, ne furent pas un baume très efficace. Nous affectâmes de les accueillir sans regrets. En vérité, nous pleurions de rage devant la férocité du Borgne et sa méchante ironie. Il prend si grand plaisir à se jouer des hommes et à leur tendre des pièges ! Il aime tant envoyer des leurres, et donner l'illusion de les favoriser, pour retirer son appui au moment décisif ! Les défauts ne sont pas l'apanage des mortels. Ils sont à la taille des dieux, pour qui nous sommes ce que sont les fourmis à nos yeux.  
Il nous reprocha notre impiété. Nous devions cesser de craindre, mais nous réjouir et reprendre espoir. Les dieux sont cruels et imprévisibles. Ils sont surtout inconstants. S'ils se lassent de favoriser un homme, ils se fatiguent tout aussi vite de l'accabler. Nos ennuis finiraient. Le succès nous sourirait bientôt. Nous acquiesçâmes du bout des lèvres... En vérité, nous n'en croyions rien...

01/02/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-111

Plusieurs de nos chevaux, ceux d'allure la plus solide, furent atteints de morve. Nous n'avions aucune monture de rechange. Nous passions nos journées, entre nos massacres inutiles et désespérés, à nous lamenter sur notre sort. Où nos bêtes, notre seul atout, nous rendant plus prompts à l'attaque que l’ennemi et compensant le handicap de notre faible effectif, l'avaient-elles attrapée ?
Kleworegs et les siens connaissaient ce mal. Ils en craignaient encore plus la contagion. Il frappait tant les animaux que les hommes. Il y a deux ans, il avait perdu ainsi son plus beau cheval. Pewortor s'en souvenait. Son roi avait pleuré – autant que lui quand sa première femme était morte et à coup sûr plus que lorsque ça avait été la deuxième – au moment où il l’avait mené se perdre dans une fondrière. C'était un crève-cœur d’abattre un si fidèle ami. Tous avaient compati. Les maladies du bétail étaient leur hantise, plus sans doute que les leurs. Ils se rembrunirent. Ils en avaient tous un mauvais souvenir, leur brûlant la langue. Il les prévint, imposa le silence.
– ... Au bout de quelques quartiers, nous en avions perdu un tiers. Nous devions leur demander de tirer nos chars à demi effectif. Même en alternance, ça leur était pénible. Nous avions d'ores et déjà perdu tout l'avantage que nous donnait leur possession. Nous n'avancions plus qu'à la vitesse d'hommes au pas. Comment courir sus à l'ennemi ? Nous avions assez à faire à songer à nous garder de lui, à l'éviter...
... Dernier coup du sort, le pire sans doute, nous vîmes un jour un camp ennemi. Il nous parut beaucoup trop gros pour nos faibles forces. Loin de songer à l'attaquer, nous l'esquivâmes, soulagés, malgré l'envie et l'insistance de notre chef, seul de nous tous à croire encore à notre succès. Mourir est beau quand Thonros est avec soi. Dans notre état, nous doutions de livrer un digne combat. Nos massacres nous avaient un peu endurcis. Nos malheurs avaient détrempé, comme pourri, l'étoffe de notre courage. Qui sait si, au moment de bien mourir, certains d'entre nous ne se seraient pas enfuis, et notre troupe ne se serait pas égaillée comme une bande de moineaux, préférant une vie de honte et d'opprobre à un glorieux passage vers les terres où Thonros entraîne les héros à sa suite ? Dans notre situation, quoi de surprenant ? Le mal rongeur était dans nos cœurs et notre sang...

31/01/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-110

... Il cristallisa en nous cette volonté. Il voulut convaincre tous ceux en âge de se battre de venir avec lui. Tous eussent accepté, je ne serais pas ici à te conter notre triste histoire. Bon nombre furent sourds à son appel. Petitesse et peur nous coûtèrent cher. En comptant ces lâches, nous aurions été non loin de soixante. Les moindres éléments eussent au moins fait nombre, qui eût dissuadé nos ennemis. Il nous eût évité d'être exposé à leur assaut... Nous ne fûmes que la moitié.
– C'est vrai, à plus de cinquante, on ne risque pas de se faire attaquer, sauf en embuscade. À vingt ou trente, c'est la curée dès qu'on vous aperçoit. Chaque fois que nous avons trouvé un tas de cadavres en rase campagne, où l'on a le temps de voir venir les assaillants et de se préparer à leur assaut, c'était toujours autour de tels chiffres, jamais au-dessus.
– ... Aux premiers bourgeons, nous partîmes. Notre équipement était aussi piètre que celui de nos devanciers. Et pour vous dire à quel point nous étions mal engagés, nous n’avions, comme nos prédécesseurs, pas même une prêtre. Revêtus d'une cuirasse d’invincibilité, nous ne serions pas plus partis en vainqueurs. Notre avenir le plus probable sur cette terre était de n'en avoir aucun. Nous nous en moquions. Entre vivre en lièvre furtif et craintif, que le goulpil, la fouine et la martre dévorent, que le hérisson méprise (à preuve sa prière exaucée d'être couvert d'une piquante cotte afin de n'en souffrir la promiscuité), et mourir dans la gloire pour rejoindre aux combats de Thonros nos frères disparus, nul n'avait hésité...
... Nos débuts ne méritent pas le nom d'exploits. Pour commencer, histoire de nous faire la main, nous lançâmes quelques attaques-éclairs sur des camps sans défense. Nous nous livrâmes à un massacre, même pas, un abattage de vieillards paralysés par la surprise, de femmes épuisées par les travaux et les maternités, d'enfants à la mamelle. Encore eûmes-nous, au cours de ces raids sans gloire, un mort dans nos rangs, désarçonné par son cheval. Une femme avait jeté un tison ardent sur les naseaux de sa monture. Il était mal tombé. Il s'était brisé le cou. C'était une triste entrée en matière...
... Ajoutez-y un butin à pleurer : quelques volailles et moutons étiques, ne valant pas, de loin, nos efforts. Vous aurez une idée de notre moral. Cela ne suffisait pas. Une nouvelle calamité nous tomba dessus.

30/01/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-109

« Et que fais-tu de la gloire d'Aryana ? Crois-tu digne de nous d'attaquer des paysans ou des pasteurs isolés pour leur prendre trois moutons ou quelques jarres de grain ? » ...
... Par courtoisie et pour ne pas violer l'hospitalité, il n'alla pas plus loin. Il ne lui fit plus aucun reproche, ne mit en cause ni son courage, ni le bien-fondé de ses décisions. Aucun de nos vrais guerriers, parmi ceux qui avaient entendu sa réplique, ne lui en tint rigueur. Ils partageaient son indignation. Ils l'auraient volontiers reprise. Ils attendraient la prochaine assemblée. Le plus indigné, si l'on peut étalonner l'intensité du sentiment qui nous accablait tous, était le second fils du roi. À notre commune douleur s'ajoutait son déchirement d'être à la fois le frère d'un héros et le fils d'un homme veule, pusillanime et sot. Cette double parenté lui était un mystère... sans doute Bhagos qui aime à se jouer des mortels l’éprouvait-il.
... Notre visiteur, écourtant son séjour, prit congé. Le second fils sut alors quel était son devoir, sinon son destin...

... La saison froide suivante fut la plus douce que nous ayons connue, sans même un jour de gel… Il était tout dans nos cœurs, et d’autant plus cruel. Le soleil l’en chassa d’un coup lorsque le cadet, arrivé à son tour à l'âge de combattre et diriger un raid en terre ennemie, nous annonça sa décision. Il prendrait la suite de son frère. Il nous conduirait, après lui, sur la glorieuse voie du guerrier...
... Il partirait se battre contre les Muets, comme son aîné, et récolterait un copieux butin. Ensuite, leurs voies divergeraient. Il ne s'en retournerait pas vers les Loutres. Ce nom disait trop de faiblesse, de lâchetés, de honte. Il créerait un nouvel village, aux portes du fief de nos proies. Il en partirait chaque année, avec des hommes vaillants, pour fondre sur elles, les frapper de terreur, les dépouiller. Nous serions ces hommes, flambeaux de notre race, fléaux de ses ennemis. Nous nous associons tous à ses projets, brûlions de le suivre. Tant que son père y régnerait, et il était encore jeune, notre wiks serait de moins en moins celui de la loutre, de plus en plus celui du lièvre, bête lâche s'il en est. Quel guerrier voudrait en devenir roi ? La sagesse, l’honneur, nous imposaient d’en créer un nouveau...

29/01/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-108

... Il ne revinrent pas. Au début, nous en fûmes fiers. Cela ne signifiait qu'une chose. Ils avaient pénétré chez l’ennemi. Ils y perpétraient des raids sanglants et profitables. Arriva la fin de la canicule. Ils ne revenaient pas. Les moissons s'achevèrent. Ils ne revenaient pas. Les arbres avaient perdu leurs feuilles. Ils n'étaient toujours pas revenus. Nous dûmes, alors, enfin admettre ce que nous avions craint dès les derniers jours du temps des combats. Ils ne reviendraient jamais plus. Si nous nous réjouissions de les savoir chasser avec Thonros, leur perte ne nous en était pas moins pénible. Si nous avions été avec eux, nous serions tous rentrés, porteurs d'un riche butin... Nous avions honte...
... C'est au début de l'hiver que nous eûmes enfin le fin mot, par un guerrier venu troquer, de ce qu'avait été leur fortune. Leur groupe avait pris un butin énorme… butin, par son énormité même, disproportionné. Il le handicapait, le faisant tortue ou limaçon. Incapables de se battre et de garder leurs biens en même temps, ils perdraient, assaillis par un fort parti de Muets, et le fruit de leurs raids, et leur vie. Les amis du visiteur le leur avaient dit. Ils avaient pris un sourire contraint et navré. Ils devaient refuser, toute envie qu'ils en aient, de se joindre à leur troupe plus nombreuse. Thonros en eût été offensé...
... Cette rencontre avait eu lieu environ une lune avant la fin de la saison des combats. Notre hôte décrivit la splendeur de leur butin. Il en détailla avec envie les prises : bijoux mal ouvrés, mais superbes, nombreux captifs excédant de dix fois le nombre de nos hommes, gros bétail, chevaux, dont un parmi les plus beaux qu'il ait jamais vus. Son chef avait proposé au fils de notre roi de l'échanger contre deux, puis trois des siens. Il avait refusé. Qu'ils patientent ! S'ils en voulaient toujours, il serait à la saison froide dans les enclos des Loutres...
... Plus que des dépouilles ou le récit d'un témoin de leur fin, cette simple phrase confirma nos craintes. Ils ne reviendraient pas. Quand notre roi, son père, eut fini d'écouter, il resta immobile, comme saisi, un long moment. Il parut enfin comprendre. Il demanda à la cantonade :
« Pourquoi n'a-t-il pas attaqué que des petits groupes, pourquoi ne s'est-il pas contenté d'un petit butin ? C'eût été tellement plus sage ! »