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07/02/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-117

... Pendant que nous vainquions nos ennemis terrifiés, et admirions leurs dépouilles, un petit fait s'était produit. Plus vigilants, nous serions peut-être tous ici. Bhagos commande. Nous ne remarquâmes rien. Ça se passa sans doute ainsi. Un des leurs a dû rester, retardé, un peu en arrière. Il a vu notre fulgurant assaut contre les siens et, plus intéressant à ses yeux, la flagrante disproportion entre notre faible effectif et notre lourd butin. Comment nous a-t-il échappé ? La joie qui suit toute victoire nous a peut-être distraits, à moins que cette maudite ligne de collines, dont les siens ont surgi trois jours plus tard, ne nous l'ait caché. Il est parti, silencieux, a rejoint sa horde à marche forcée, l’a avertie de l'aubaine. Malgré leur répugnance à se porter assistance, elle l’a signalé à d'autres, leur a proposé d'oublier leurs querelles. Devant une telle proie, leurs préventions ont fondu. Ils se sont unis pour nous détruire...
... Peu importe comment ils tombèrent d'accord – j'espère qu'ils se sont bien étripés avant –, ils se mirent en route... Et trois jours après ce combat qui avait encore accru notre butin, la série de belles batailles, d'où nous sortions toujours triomphants, cessa... pour toujours, même si, avec l'aide de Thonros et Perkunos, je suis sorti vainqueur de cette ultime rencontre...
... Nos ennemis, vrais loups furieux, déboulèrent en torrent. Je ne les ai pas comptés et, vu la soudaineté de leur assaut, aucun de nous n'en a eu le temps, mais ils nous firent l'effet d'une nuée. En un instant, ils nous entourèrent. N'eût été leur habitude de défier et d'insulter ceux qu'ils vont combattre et, espèrent-ils, massacrer, nous n'aurions même pas eu le temps de nous mettre en cercle tant ils nous avaient surpris. Nous nous voyions déjà percés de flèches et de traits acérés. Ils se réunirent sur un seul rang serré et s'avancèrent sur nous d'un pas ferme, décidé, l'épieu sous le bras pointé pour tuer. Nous ne pourrions nous échapper à moins d'abandonner notre butin et de sacrifier la vie d'une bonne moitié des nôtres. Nous résolûmes de descendre de nos chars et de combattre. Si encore, mais Thonros ne l'a pas permis, nous avions su nous battre à cheval ! Fuir, certains de nous y avaient songé un instant en voyant surgir leur première vague. Il n'en était plus question. Rester sur nos chars et tenter une sortie était une autre absurdité vouée à l'échec, vite rejetée. Ceux qui mourraient au cours de ces tentatives seraient cloués de flèches dans le dos comme il advient aux pleutres et aux fuyards. Ils perdraient leur droit à paraître devant lui et à partager ses chasses et ses combats. Nous avions tenté cette expédition par horreur de la lâcheté. Une telle perspective était à vomir.

06/02/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-116

... Notre retour commença sous les plus riants auspices. Nous croisâmes encore de nombreuses petites bandes ennemies. La saison était tardive. Ils revenaient, âme en paix, chariots remplis... Pendant que nous leur courons sus et mettons à mal leurs camps, ils vont, de leur côté, attaquer les caravanes qui troquent entre les cités et les terres éloignées et gorgées de richesses dont nous ne connaissons que les noms, voire l'ombre des noms... Nous les défîmes tous, l'un après l'autre, ajoutant à nos fourrures et à nos chevaux des objets étranges et nouveaux : poteries comme celles dans lesquelles on vous a servi notre bière, pectoraux, torques, boucles d'oreilles, ceintures tressées tissées dans des étoffes inconnues. Bientôt, à mesure que nos richesses s’amoncelaient, nous décidâmes de nous encombrer de chariots... Encombrer, je le dis maintenant. Dans l'euphorie du moment, nul n’y songeait. Nous ne voyions que les biens entassés, non la gêne occasionnée à notre troupe trop mince...
... Notre émerveillement devant les butins dont nous les délestions avec tant de facilité nous fit perdre toute mesure, toute réflexion. Pas un de nous ne s'étonna de l'aisance de nos coups de main, ne se demanda pourquoi des groupes aussi minuscules et aussi chargés de richesses avançaient sans méfiance par la plaine. Je le sais, par douloureuse expérience. Nous étions encore en plein cœur du territoire contrôlé, en cette tardive saison, par nos ennemis. Ils revenaient en force de leurs raids. Au rebours de nous, ils retournent au plus vite vers leurs camps de saison froide. Ils laissent l'intendance et le butin suivre loin derrière...
... Vint une journée où nous croisâmes encore une fois une petite bande chargée de butin. Comme de bien entendu, nous l'assaillîmes. À vingt-quatre (Plusieurs compagnons avaient été tués lors de nos assauts précédents et un autre avait péri, tout en nous évitant de nombreuses pertes, d'une morsure de vipère. Il avait, un soir posé le pied, en descendant de son char, sur un nid de ces vers-démons, nous révélant par sa mort que le lieu où nous comptions faire halte en était infesté), nous en vînmes à bout sans peine. Ils étaient en nombre égal au nôtre. Vaincre est facile à qui ose se lancer sur l’ennemi en laissant son butin à la garde d'un seul, quand il tente de protéger le sien et est plongé aussi profond dans la crainte d'en être dépossédé que nous l'étions dans la rage de tout lui prendre...

05/02/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-115

... Les deux lunes suivantes restent le meilleur moment de ma vie. Nous semblions possédés de Thonros... La sagesse m'est venue pendant ces années. En vérité nous avons été les jouets de Mawort, son double fou. Nous étions partis très loin vers le levant. Nous semions la terreur chez les Muets. Chaque camp, chaque hameau, qui avait le malheur de se trouver sur notre route, disparaissait sous notre bronze et notre feu. Tout ce qui ne devenait pas notre butin périssait ou était réduit en cendre et poussière. Ces richesses n'étaient pas prodigieuses. Qu'importait ! Notre troupe de chevaux et de bétail s'accroissait vite, ainsi que notre tas de fourrures. Dommage que nous ne trouvions plus les splendides peaux du début ! Nous ne nous en soucions guère. Notre combat n'était plus pour le profit, même si nous désirions prouver notre capacité à amasser à foison cheptel et biens variés. Il rachetait la bassesse des Loutres et nous lavait dans le sang ennemi des souillures de leur lâcheté...
... Nous étions nés Loutres. Cet ondoiement nous avait changés. Nous étions devenus bronze, feu, sang, enivrés de notre propre gloire. L'idée de prendre le chemin du retour ne nous effleurait plus. Nous nous enfoncions au sein du pays des Muets comme certains s'enfoncent au sein des ténèbres, dans l'espoir ténu de déboucher sur un jour plus clair... dans le sentiment qu'il sera celui qui baigne les lointains champs guerriers où ils lutteront près de Thonros...
... Une nuit, malgré les fourrures dont nous nous entourions pour dormir, nous eûmes grand froid. Nous revînmes à la réalité. Notre chef nous rassembla. Il était temps de rentrer. Nous étions toujours disposés à abandonner les Loutres sans espoir de retour. Nous n'y paraîtrions que pour présenter nos richesses, conter nos exploits, annoncer notre intention de créer notre clan. Les vrais guerriers, désireux de nous imiter, nous suivraient. Aux jeunes appâtés par nos succès viendraient, les dieux aidant, s'ajouter quelques femmes prêtes à partager la vie de héros aux beaux butins. Entre les épouses de mes compagnons et les filles en âge d'accueillir un homme, il serait un vrai village, peuplé des seuls nôtres. Nous n'avions guère envie de rester entre hommes, ni de nous unir à des femelles muettes. Nos fils, selon la loi, auraient eu droit au titre de guerriers, avec ses devoirs et ses privilèges. La réalité eût été autre. La plupart eussent considéré, en premier lieu, leur mauvais sang, ensuite, très loin ensuite, leur statut. Nous ne voulions pas de ce destin. C'était l'unique raison qui nous poussait à revenir dans ce village de honte... notre village, une dernière fois...

04/02/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-114

... À l'issue de cet engagement, qui dura moins qu'une ondée, nous nous retrouvâmes plus riches de dix-huit chevaux. Ils vinrent remplacer les vides que la morve avait créés dans leurs rangs. Ceux qui les avaient perdus retrouvèrent avec plaisir cet ami indispensable, sans qui il se sent seul et démuni. Ceux qui les avaient gardés ne se réjouirent pas moins. Un cheval n'est pas fait pour tirer en permanence, ni même la moitié de la journée, trois, voire quatre cavaliers tout équipés. Cette surcharge les fatiguait... Et nous la ressentions comme un fardeau sur nos épaules. Outre ces dix-huit bêtes, montures ou chevaux de bât, nous eûmes toute une charge de butin. Nous l'inventoriâmes. C'était de magnifiques fourrures, pour la plupart inconnues, douces, brillantes. Elles étaient faites pour couvrir l'échine de rois et de héros. Nous nous en vêtîmes sur-le-champ...
... Certains chevaux avaient subi de légères blessures ou donnaient des signes de lassitude. Nous leur fîmes porter le faix de belles peaux et récupérâmes pour nos chars les plus nobles et les plus frais de notre prise. Qui nous aurait vu la veille, puis en ce moment, aurait dû bien se frotter les yeux avant de nous reconnaître. Cette facile victoire nous avait métamorphosés. La joie était revenue. Nous nous sentions plus forts que si nous avions chacun avalé un bœuf entier et bu cent cruchons du meilleur hydromel. Nous étions comme des dieux...
... Bien des clans se seraient contentés de ce butin. Huit bâtées de splendides fourrures et dix-huit chevaux récupérés (nous leur en avions hélas, dans la fureur du combat, tué deux, des montures superbes et ardentes), c'était un magnifique résultat pour une expédition aux effectifs aussi squelettiques et mal équipés. C'était un faux calcul. Nous devions laver l'honneur du wiks et venger ceux qui, partis avant nous, avaient péri. Nous marchions tous avec un double invisible. Nous étions en vérité soixante, avec l'obligation d'agir comme tels. À cette aune, notre prise n’était plus un exploit. Elle devenait, sinon dérisoire, tout à fait ordinaire, peu propice à nous rendre le sentiment de notre prestige. Malgré sa splendeur, nous décidâmes de continuer. Elle n'était qu'un échantillon de ce qui nous attendait. Personne n'éleva d'objection. Le lendemain, nous reprîmes notre chemin pour nous enfoncer plus avant en terre hostile...

03/02/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-113

... Nous étions au désespoir. Nous échangions, loin de ses oreilles, des propos amers et désabusés. Quatre jours passèrent ainsi... Et nous rencontrâmes un petit parti de douze Muets. Au premier abord, nous ne les reconnûmes pas. Ces ennemis du genre humain sont des ignorants. Les chevaux refusent de se soumettre à eux. Ils vont à pied ou se font traîner dans leurs chariots à bœufs. Leur fuite nous montra qui ils étaient. Dès qu'ils nous virent, ils fouettèrent les flancs de leurs bêtes. Ils tentèrent un démarrage éclair. Nous réagîmes aussitôt. Leur attitude anormale prouvait à qui nous avions affaire. Nos guerriers en surcharge se jetèrent en roulés-boulés parfaits de leurs chars. Nous nous précipitâmes et les rattrapâmes...
... Ils possédaient un joli butin, volé à d'autres de leur espèce. À la différence des nôtres, leurs clans s'attaquent les uns les autres dès qu'ils voient chez leurs voisins un signe de faiblesse. Ils prennent captifs et serviteurs parmi ceux de leur race. Ils n'ont pas non plus le moindre scrupule à les spolier de leurs biens. Avides comme ils le sont tous dans ce ramassis, ils avaient emporté tous leurs trésors. Voilà pourquoi nous les avons si vite rejoints... À moins que la vue d'une telle proie, si facile, si offerte, après tous ces déboires, nous ait mis un tel baume au cœur, une telle vigueur dans les muscles, que nous en ayons réussi à faire voler nos chevaux...
... Sitôt à portée, nous nous jetâmes sur eux sans préparation ni réflexion, persuadés de notre invulnérabilité. Rien ne laissait entrevoir que nous venions d'acquérir ce privilège divin. Notre instinct, précédant notre intelligence, nous en avait averti. En dépit de leurs multiples traits, nous n'eûmes aucune victime à déplorer, quand ils ne purent échapper au fil de nos glaives et au tranchant de nos haches. Ce signe était clair. Bhagos était fatigué, ou avait cessé de trouver drôle, de nous torturer. Après nous avoir mis à l'épreuve, il nous avait jugé dignes de récolter les fruits de notre patience. Je ne voyais pas les choses ainsi, et notre chef, j'en aurais mis ma main au feu, pensait comme moi derrière ses belles paroles. Le Borgne n'a jamais récompensé les mortels. Il s'amuse d'eux et joue leur vie aux osselets...