Blogs DHNET.BE
DHNET.BE | Créer un Blog | Avertir le modérateur

27/02/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-137

– Tu le sais aussi bien que moi, tu m'y as accompagné depuis la première. Treize. Oui, déjà treize, et j'en ai ramené chaque fois abondance de butin et de cheptel. Grâce à elles, ma maison est remplie de richesses, mes enclos et mes pâturages de bétail. Tous les miens y ont accumulé beaux bovins, splendides chevaux, solides serviteurs. Le plus pauvre de notre clan passerait pour le plus riche de bien d’autres. Comment oublierais-je le nombre de campagnes qui m'ont tant apporté ?

– Alors, les dieux te favorisent, oui ou non ?

– Thonros m'a favorisé, mais je ne puis en dire autant des Jumeaux de la fécondité. Ils ne m'ont donné jusqu'à présent que des filles. Pourvu qu'en parlant de ce fils à venir, je ne les ai pas irrités !

– Ne t'inquiète pas, si c'est un garçon qui doit t'échoir, même eux n'y peuvent plus rien changer... Si ça doit te rassurer... As-tu bien accompli tous les sacrifices que je t'ai prescrits ?

– Bien sûr ! Cette année, après chaque assaut, je t'ai donné ma plus belle prise sur ma part de butin, pour que tu l'immoles en oblation aux jumeaux et à Bhagos afin qu'ils m'accordent, enfin, un garçon. J'en ai même négligé notre grand dieu Thonros, et délaissé ses autels.

– Tu as vu. Il ne t'en a pas tenu rigueur. La victoire a toujours et sans discontinuer accompagné tes pas. Tu m'as même dit que c'était ta plus belle campagne. Allons ! Thonros sait l’importance, pour un guerrier, d'avoir un fils. Il sait que tu l'élèveras pour en faire un grand ner ghwen, un tueur de seigneurs. Pourquoi se serait-il offusqué ?

– Tu en es bien certain ?

– Enfin, qui de nous deux est prêtre ? Bhagos est, avec Dyeus Pater, le plus puissant dieu. Comme lui, il régit tous les hommes, de quelque caste qu'ils soient, et même ceux qui ne sont pas de notre race. Il est le peseur et le distributeur. Avec lui à ton côté, ton triomphe est inéluctable. S'il s'éloigne de ton flanc et détourne de toi sa face, Thonros lui-même n'y pourra rien. Le sang se figera dans les vaisseaux de tes guerriers. Leurs coups les plus forts porteront moins que des soufflets d'enfant. Aie confiance ! Tu honores Bhagos et Thonros avec une grande et égale piété. La fortune des armes t'a souri. Le bonheur d'avoir un fils suivra.

J'y compte bien ! Oh oui, je compte bien avoir un fils !

22/02/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-132

C'était, pour chaque vers, le même travail d'affinage, en général à plusieurs. Ils s'appliquaient à polir chaque vers, ébarber chaque maxime. Parfois, certaines trouvailles faisaient tant rire leurs auteurs qu'ils n'arrivaient plus à les dire tant ils se pliaient en quatre. Leur rire était communicatif. Toute la troupe les imitait, jusqu'à ce que les poètes improvisés lui demandent de se taire afin de lancer leurs phrases sonores et définitives. Plus drôle encore, parfois, après la crise de rire qui l'avait secoué, un des fins diseurs avait oublié le mot qui l'avait tant amusé, et ses voisins avec lui. Quand cela survenait, le malheureux déclenchait une nouvelle explosion de rire, deux fois plus forte, à ses dépens. Qui se met dans un tel embarras mérite qu'on le moque.
La matinée entière passa ainsi. De temps à autre, un guerrier allait demander au prêtre le plus proche – censé de par sa fonction mieux s'y connaître que lui dans l'art de faire un texte, agencement et mise en ordre des idées et des mots comme l'art de faire une maison est celui d'ordonner les rondins et les lier de glaise – une précision sur l'orthodoxie de son rythme et de ses rimes. Ces poèmes étaient trop triviaux. Ils ne leur répondaient pas, ou par monosyllabes indistincts. À leur grande satisfaction, ils cessèrent vite d'insister.
Le soleil était au plus haut. On s'arrêta pour laisser souffler chevaux, captifs, bétail et se restaurer. C’était des devoirs indispensables, quoique profanes. En restait un autre, sacré, à accomplir. Il fallait enterrer, avec tous les honneurs, le guerrier gisant sous les peaux. La halte, avec son petit talus, deviendrait son tertre funéraire. Les captifs creusèrent une grotte à flanc de coteau. On l’y installerait, debout et face au levant ou au midi dont venaient les ennemis. Avec une telle sentinelle, dont ils éprouveraient la présence mystique, nul ennemi n'oserait s'avancer plus avant, s'il avait su éviter les autres tombes de héros situées plus loin en direction des steppes où ils aimaient à combattre.

18/02/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-128

Les acolytes apportèrent le reste des pièces de bœuf, énormes, sanglantes. Ils les lancèrent au milieu des flammes ardentes. Elles cuirent en grésillant. Les villageois, yeux écarquillés, bouche bée, un sourd gémissement s’exhalant du fond de leurs gorges, contemplaient le spectacle, incrédules… Quoi dire, quoi faire ? Leur colère se terrait sous la crainte rongeante du sacrilège. À voir cette viande délicieuse, si près, si inaccessible, se consumer, se racornir, se carboniser, des râles sortaient de leurs bouches aux lèvres tremblantes. Deux d'entre eux, ne redoutant pas d'insulter aux dieux, tentèrent de saisir un morceau de la chair consacrée pour la leur voler.
Le premier impie en fut quitte pour de légères brûlures. Son sort encouragea un autre profanateur. Il eut moins de chance. Les branchages enflammés au-dessus de là où il dérobait aux dieux leur juste part s'écroulèrent sur sa tête. Ils l'assommèrent d'un coup, l'abattirent au milieu des braises. Il ne se releva pas. Son sacrilège avait reçu sa sanction. La vision calma les appétits. Immobiles, rage au cœur, ils assistèrent, dans l'odeur de chair carbonisée, à la fin de la taurilie.
Les hôtes attendirent, patients, l'extinction du bûcher. Il n'en restait plus que des cendres et quelques os noircis. Ils attesteraient que d'énormes pièces de bœuf et un ennemi des dieux, victime de leur justice, s'étaient consumés. Ils prirent aussitôt congé sans espoir de retour. Ils passèrent devant un petit tertre, non loin du cercle des huttes. Un enfant mort y était exposé. Un guerrier héla Kleworegs. Le minuscule cadavre qu'il avait vu, attendant que les chiens errants viennent le dévorer, avait bien forci. Ce n'était pourtant pas si vieux. Il y était à l'aube. C'était la première chose qu'il avait aperçu en sortant, de bon matin, prendre l'air et se soulager.
Que lui importait l'exposition des mort-nés ou mal formés de ce cloaque ! C'était trop tard. Il eût fallu, pour l'honneur d'Aryana, que leurs pères eussent subi ce sort. Inutile de s'y attarder, ou de répondre. Il fit la sourde oreille...
Ils s'éloignèrent, sans se retourner, en direction de leur village.

17/02/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-127

Le prêtre saisit dans ses mains sanglantes une première côte. Des rangs des villageois, des acclamations s'élevèrent... s'éteignirent. Il continuait, en gestes machinaux, à prendre les gros morceaux et les jetait dans le brasier, toujours plus ardent comme si la graisse des viscères lui avait donné une nouvelle vigueur. Ils revenaient de leur enthousiasme. La viande de choix disparaissait, à leur consternation, au milieu des branches ignées, de la braise, des cendres. Au tourment causé par ce spectacle s'ajouta bientôt un supplice olfactif encore plus cruel. Chassant l'odeur écœurante des tripes et abats s'élevait un entêtant, prenant, enivrant parfum de grillade. Soudain, il s'arrêta. Il leva les bras pour obtenir un silence qui régnait pourtant assez. Il parla de toute sa piété. Chacun y entendit malice.
– Nous avons appris par votre héros, le plus grand que nous ayons connu, puisqu'il a réussi, à lui seul et grâce à Perkunos le tonnant, à vaincre et à mettre en fuite toute une coalition de hordes de Muets attachées à sa perte, le sort de votre clan infortuné. Il est venu nous parler, cette nuit. Il nous a expliqué, juste avant d'expirer, que vous avez perdu il y a bien des saisons vos meilleurs fils, et combien vous avez pleuré sur leur destin, regrettant, à cause de votre pauvreté, de ne pouvoir sacrifier pour eux. Votre cœur s'en est ulcéré. Vous êtes tombés dans le désespoir...
... Réjouissez-vous ! Connaissant votre grand malheur, que votre pudeur voulait nous cacher, et ne sachant avant cela comment vous remercier de votre hospitalité, nous avons décidé de suppléer à votre absence de biens. Prêtre de la tribu qui a donné ses plus puissants guerriers à Aryana, je vais vous honorer en accomplissant à la place du vôtre le sacrifice que vous auriez voulu, mais que vous n'avez jamais pu, faute de moyens, faire à leurs mânes...
... Oui, j'accomplirai pour vous ces rites et ces oblations, en remerciement et hommage. Remerciement pour votre accueil, hommage à vos morts vainqueurs de la fureur des Muets. Pour eux, comme prescrit dans les rituels guerriers, je jetterai au feu cette viande sacrée. Son fumet réjouira les dieux. Ils sauront que, malgré les apparences, vous n'avez pas oublié vos héros. Il fera venir sur vous leur faveur.

15/02/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-125

Il jetait un coup d'œil circulaire sur la foule autour de l'autel. Il fronça les sourcils. Sa troupe était trop rigolarde. C'était une taurilie, sacrifice solennel, quand même ! Il reprit vite son visage inexpressif. Il en était un peu, voire pour la plus large part, responsable.
Le prêtre du village et un des acolytes de celui de Kleworegs arrivèrent. Ils prirent les attaches passées autour des cornes des lourds bovins. Ils les amenèrent chacun de part et d'autre du bûcher : Celui à la tache noire à sa droite ; l'autre, hors de la vue et à l'opposé du premier. Il n'en verrait pas le sort. On ne pouvait faire plus pour éviter sa fureur et sa folie. Ils étaient cependant bien près, séparés par le seul tas de bois. Le sacrificateur devrait avoir la main sûre et le tuer du premier coup. Ses beuglements de douleur et d'épouvante affoleraient, sinon, la seconde hostie.
Le prêtre de Kleworegs versa sur la tête de chacun sa libation, mélange d'huile d'œillette et de fin hydromel. De chaque côté de la pile de bois, faisant la navette au plus vite, il accomplit les mêmes rites, psalmodia les mêmes prières. Les gestes accomplis, les oraisons prononcées, il reçut du prêtre du village le marteau sacré destiné à les assommer. D'un bras assuré, il assena sur la tête du premier l'arme bénie. Le crâne enfoncé, la victime, tuée raide, s'écroula, soulevant la poussière.
De l'autre côté, la prochaine, affolée, mugit. Il se gourmanda. N'avoir pas pensé à l'effet du choc ou de l'odeur du sang répandu ! Il aurait dû faire plus attention ! Le sacrifice allait mal tourner ! La bête était encore immobile, tête baissée, comme pour faciliter sa tâche. Elle ne resterait pas longtemps en position favorable. Il se précipita et l'assomma, omettant la dédicace. C'était ça ou voir sa victime résignée, soudain furieuse et ensauvagée, foncer dans la foule. Il avait vu une fois des gens piétinés par un taureau de sacrifice se vengeant de sa fin proche. Cela lui avait suffi. Les dieux lui pardonneraient sa désinvolture, quand ils l'auraient châtié pour la mort de leurs fils. Pour la bonne règle, il se priverait d'hydromel afin de leur en faire offrande le soir même. Ce petit effort leur sourirait, au cas où il se serait affolé à tort et aurait bâclé la cérémonie.
Les deux taureaux abattus, ses acolytes en entreprirent le dépeçage. Ils tranchèrent d'abord les morceaux réservés aux prêtres. Ils les leur remirent, avec une solennelle affectation. Il ordonna ensuite d'enflammer l'énorme bûcher.