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26/01/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-105

C'est en une de ces occasions qu’il expliqua à ses fils, devant nous, que nous n'en aurions, Dieux merci, jamais usage. Les Muets avaient été repoussés et ne reviendraient plus... Quant aux têtes brûlées qui leur courraient sus, tant pis si elles y laissaient la vie. L'avenir du guerrier était de gérer son domaine et de posséder un troupeau et des bois. Ils assurent viande et gibier quotidiens... Le reste n'était que gloriole...
... Vous en restez bouche bée. Certains de nous avaient encore des parents très âgés, les ayant élevés dans la loi de Thonros. Ils réagirent comme vous. Nous continuâmes cependant, tout en en ressentant l'inanité, à nous entraîner. Les deux frères devinrent de puissants guerriers. C'était la meilleure preuve, et même leur père ne put la contester, que l'esprit de Thonros était en eux...
... Vint l'année où l'aîné fut en âge de guerroyer. Bien qu'un père ait autorité sur ses enfants jusqu'à sa mort ou à la renonciation à son pouvoir paternel, il ne peut sans sacrilège les empêcher de partir combattre. Ses exhortations à opter pour la médiocrité où il se complaisait, malgré sa visible répugnance à lui répondre chaque fois qu'il l'entreprenait sur ce raid le laissèrent froid. Il dut le bénir et l’équiper pour l'accomplir et le mener à bonne fin...
... Une dernière fois, il le morigéna. Il serait plus sage de laisser les paysans cultiver la terre et payer leur tribut que d'aller se battre. Devant son indignation, il lui suggéra d'organiser une battue, elle aussi repoussée. À la fin, il céda. Il lui dévolut son titre de chef de guerre. Il aurait toute autorité sur les guerriers dans le cadre et pour la durée de l'expédition. Puis, toujours déterminé à le détourner d'une ambition qui l'effrayait, il lui demanda ce dont il avait besoin, en hommes et en armes...
... Pour un raid chez les Muets, il faut être environ soixante. En dessous, on sort des mains de Thonros pour tomber dans celles de Bhagos. À soixante, on forme une bonne troupe. On peut avoir des malades et commettre les novices à la garde des captifs et du butin. À moins, il faut choisir entre vivre sans rien garder de son butin, ou périr en défendant les fruits de son équipée. À quoi sert une telle expédition, sans objet ni sens ? On se rabat sur le vol de petits troupeaux isolés, en se gardant de ne pas s'éloigner du territoire-sanctuaire d'Aryana. Peut-on tomber plus bas ? Ce butin ne méritera pas le nom de prise de combat, mais de pillage à la mode des brigands. On n'en tirera nulle gloire, que honte et mépris...

25/01/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-104

Quand il s'agissait de cultiver, et bien qu'il n'eût à s'en mêler, il fallait aussi qu'il intervienne. Il harcelait les paysans pour qu'après avoir semé juste le grain nécessaire à la prochaine récolte, ils transforment le reste en semoule. Il s'en méfiait. Possesseurs de trop de réserves de semences, ils les répandraient sans rigueur et s'y prendraient à trois ou quatre reprises, au gré de leurs caprices ou de la pousse. Au lieu de protester, ils devraient le remercier. Semer une seule et bonne fois les obligerait à faire, d'emblée, des semis parfaits et leur éviterait la fatigue de les répéter en cas d'échec. Il ajoutait, devant leur stupéfaction, qu'il avait appris que la semoule se conservait mieux et attirait moins la souris que le grain, presque toujours sujet à germer, en plus, si le temps se mettait à l'eau. De toute cette sollicitude, ils se moquaient. Loin de l’écouter, ils cachaient leurs céréales et lui témoignaient une noire ingratitude...
... Ce ne sont que fautes mineures. Si seule l'ingéniosité et les ruses des paysans nous sauvèrent à plusieurs occasions de la disette, cela arrive là où les guerriers se mêlent des cultures. Ils doivent obéir aux Jumeaux de la nature plutôt qu'à leur roi. Je compterai pour plus important les deux frères tués par des mange-miel, qui se rirent de leurs gourdins. Mais ce sont les pires fauves, contre qui le glaive n’assure pas la victoire. Non, son grand crime fut tout autre, mais dans la droite ligne de sa crasse, et frappa ses deux fils. Sache d'abord, avant tout, de quelle manière stupide il les traitait. Ici, il les couvrait de beaux vêtements dignes de leur naissance. En dehors, il ne les vêtait que de peaux râpées. Peut-être craignait-il un de ces défis qu’attire souvent une splendide fourrure. Nul ne provoque un loqueteux. Tu devines notre prestige... Peut-être s'en moquait-il...
... Plus stupides encore, criminelles, étaient ses interventions au cours de nos entraînements. S'il supportait de bon cœur que nous combattions comme des brutes avec nos armes de bois, pleines de vertus pour se préparer et étudier tous les mouvements de l'assaut, il nous interdisait l'usage des vraies au prétexte que, même protégées par un fourreau ou une gaine pour éviter que nous nous infligions des blessures trop graves, nous risquions de les ébrécher ou les briser. Comme si on lutte bien si on n'a pas senti au bout de son bras le poids du métal ! Nous devions ruser pour nous en servir. Plusieurs fois surpris à les utiliser en cachette, nous reçûmes des corrections à nous coucher un quartier ou plus.

24/01/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-103

– C'est toi qui craches ! Comment peux-tu parler ainsi ! ?
– Écoute-moi, et comprends ma colère. Elle bouillonne depuis si longtemps.
– Vas-y, je suis tout ouïe !
– Il y a neuf ans... dix saisons de combats, ce village était le même. Nous avions le même roi. À l'époque comme aujourd'hui, la même petitesse, la même pauvreté d'ambitions, la même incapacité à voir au-delà du quotidien, plus loin que son ventre, guidaient ses pas...  
... Il avait deux fils. Deux fils si différents de lui, bien qu'ils aient eu un peu son allure, que des esprits mal intentionnés, une race qui ne manquait pas et qui ne va pas disparaître, insinuaient qu'ils n'étaient pas de lui. Si quelqu'un avait dégénéré, ce n'étaient pourtant pas eux, vrais fruits de nos branches guerrières, mais celui qui leur avait donné son nom. Il était loin d'être un mauvais père mais était, vice indigne de sa caste, inapte à saisir leurs désirs. Son rêve, ce vers quoi tendaient tous ses efforts, était de leur garantir un joli domaine, des terres bien cultivées, des paysans dociles et soumis. L'idée de risque et d'héroïsme, notre guide, lui était étrangère...  
... Notre village allait s'appauvrissant, jarre fêlée qui se vide sans qu'on n'en voie ni qu'on n'y puisse rien. Notre bétail ne se renouvelait pas. Nos terres, à peine effleurées par l'araire, ne donnaient qu'au gré de la bonté, par bonheur grande ces derniers temps, des dieux... Il ne travaillait qu'en demi-mesures. Tout l'effrayait. Chasses, semailles quand il s'en mêlait, hospitalité, tout était mesuré, calculé, congru, souvent, même, trop juste...
– C'est vrai, à part la bière, on n'a pas été gâtés. Aujourd'hui, on n'a même pas été invités à banqueter. C'est l'usage, pourtant.
Kleworegs lança un regard noir au perturbateur. Il fit signe au guerrier de reprendre.
– Ton voisin a donné un exemple parfait de sa mesquinerie. La loi, rien de plus, pas un geste de ner... Encore est-ce la bière des paysans, l'hospitalité à leurs fêtes et sur les couches de leurs servantes, plutôt que les siennes, dont vous avez joui. J'en ai bien d'autres. Pour chasser, il nous ordonnait de prendre des bâtons, bien suffisants contre le gibier rencontré d'habitude, mais on en trouve parfois qui se rit de ces armes trop faibles.

23/01/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-102

LES MORTS VICTORIEUX


Kleworegs leur avait souhaité une bonne nuit. Il se dirigea tout droit, sans perdre un instant, refusant même une dernière cervoise, vers la maison d'hôtes. Son témoin l'y attendait. Il avançait d'un pas vif, faisant tressauter son torque et ses bracelets. À peine entré, il interrogea ses hommes :
– Vous l'avez eu ?
Une voix inconnue lui répondit. Il en apprécia d'emblée le ton.
– Je suis là, Kleworeg reg e !
Il s'en approcha, l'examina. La lueur des torches accentuait ses traits volontaires et désenchantés. Un héros à qui la gloire s'était refusée, et qui le savait. Il remua à nouveau les lèvres. Il désigna les guerriers à son chevet.
– Toute la journée, ils m'ont abreuvé de tes actions d'éclat et de leur joie d'être avec toi. Ma longue attente est finie. Enfin, je peux tout raconter. Vous entendrez. Vous comprendrez. Tu décideras comment laver la honte et rendre l'honneur.
(« Il a raison. C’est la fin de sa longue veille... sans doute, aussi, de sa course. »)
Kleworegs s'arrêta, accablé. L'estropié le suivait des yeux. Il releva la tête.  
– Parle.
– Aidez-moi à m'asseoir.
Sa voix, faible, était très claire. Il irait jusqu'au bout, sans faillir.
– Roi, tu as vu hier ces femmes laides, couvertes de joyaux précieux, le regard qu'elles jetaient aux guerriers, et le visage rouge de honte qu'ils arboraient… Cette nuit-là, ils se rappellent. Cette honte ne dure pas. Le lendemain, ils l'oublient. Ils n'en donnent pas la raison à ceux qui arrivent à l'âge de combattre. Pire, dans quelques jours – tu seras alors parti – ils se pavaneront, tout fiers de leurs récoltes et du calme. Ni les unes, ni l'autre, ne viennent d'eux. Ils s'en attribueront pourtant le mérite...  
... Notre histoire ne se conte qu’en récoltes, bonnes ou mauvaises. Si encore nous étions un wiks où ne vivent qu'un prêtre ignorant et des paysans, ce serait conforme au plan divin. La fierté de ses membres serait légitime. Mais il a toujours eu des deuxième caste...
... Pourtant, depuis que je suis en âge de juger, il n'a été que deux ans, deux ans, pas plus, un clan de guerriers, dont on pouvait être fier d'être. Le reste du temps, mon wiks... J'ai honte de l'appeler ainsi, une gueuserie le mérite plus, a été une tourbe, crachat à la face de Thonros.

 

22/01/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-101

Sitôt changé, le grabataire fit signe à ceux qui l’entouraient. Ils le prirent chacun sous une épaule et le soulevèrent. Il n’était pas lourd, mais ses jambes flanchaient à tout moment. Ils n’étaient pas trop de deux pour lui permettre d’avancer sans peine.
À peine sortis, un guerrier de sa taille prit le relais de la femme pour éviter le déséquilibre. Soulagée, elle s’éclipsa, si vite qu’on eût pu douter qu’elle ait existé jamais. Ils continuèrent leur chemin. Parfois, ils sentaient sur eux un regard. Il pouvait être fier ! Se saouler à ce point. Pas étonnant qu’il se soit tordu les chevilles dans les ornières. Ça lui apprendrait. La prochaine fois, il n’aurait pas les yeux plus grands que la panse. Il joua le jeu. Les oreilles indiscrètes en eurent pour leur bétail.
Le petit groupe arriva, dans la discrétion voulue, à destination. On le déposa sur une couche. Un guerrier lui apporta de l’hydromel. La longue et pénible marche lui avait arraché force plaintes. Cette liqueur était la bienvenue. Il le fit savoir. La première corne vidée, on la lui remplit. Désaltéré, il releva la tête. Qui d’entre eux était Kleworegs ?
– Aucun. Il n’est pas ici. Je vais t’expliquer.
L'homme lui exposa son plan pour le rencontrer et entendre de sa bouche le secret du wiks. Après une nouvelle corne (« Ça me change de leur foutue cervoise ! »), l'estropié reconnut à Kleworegs, en plus de la vaillance, de la ruse et de l’esprit. Il était conquis. Il lui dirait tout. Les dieux l’inspireraient pour punir le village de sa lâcheté et le remettre, si c’était encore possible, sur la voie de l’honneur. Il déclina l’hydromel offert avec libéralité. Il l’attendrait. Il les pria en revanche de raccourcir cette attente en lui narrant ses triomphes.

Leurs neres leur avaient, tout le jour, fait les honneurs de leurs domaines. Comme Kleworegs en avait décidé, ils s’étaient extasiés et récriés d’admiration devant tout ce qu’ils leur montraient, les retenant en se faisant tout commenter. Devant des visiteurs aussi complaisants, ils n’avaient aucun scrupule à ce faire. Ils leur avaient fait découvrir, motifs à s’enthousiasmer à chaque instant, la qualité des champs et des emblavures, la richesse des prés à l’herbe grasse, la beauté du petit bétail représentant l’essentiel de leur cheptel. Le soleil était déjà bas quand ils revinrent. Sa petite équipe avait eu tout le temps de régler le problème de l’estropié. Et nul ne les dérangerait. Les siens avaient saoulé de bon hydromel ceux qui les avaient saoulés de leurs piètres prouesses.
Il était d’excellente humeur. Les Loutres tout autant. Quelques femmes s’étaient étonnées du manège de l’après-midi et leur en avaient fait part. Les ennuyer de broutilles quand ils étaient tout occupés à raconter combien leurs hôtes avaient apprécié leur courage, leurs actions et leur prospérité. Ils les avaient rabrouées avec rudesse ou ne les avaient pas écoutées. Avant de s’écrouler, éméché, sur sa couche, aucun ne conçut le moindre soupçon.