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15/02/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-125

Il jetait un coup d'œil circulaire sur la foule autour de l'autel. Il fronça les sourcils. Sa troupe était trop rigolarde. C'était une taurilie, sacrifice solennel, quand même ! Il reprit vite son visage inexpressif. Il en était un peu, voire pour la plus large part, responsable.
Le prêtre du village et un des acolytes de celui de Kleworegs arrivèrent. Ils prirent les attaches passées autour des cornes des lourds bovins. Ils les amenèrent chacun de part et d'autre du bûcher : Celui à la tache noire à sa droite ; l'autre, hors de la vue et à l'opposé du premier. Il n'en verrait pas le sort. On ne pouvait faire plus pour éviter sa fureur et sa folie. Ils étaient cependant bien près, séparés par le seul tas de bois. Le sacrificateur devrait avoir la main sûre et le tuer du premier coup. Ses beuglements de douleur et d'épouvante affoleraient, sinon, la seconde hostie.
Le prêtre de Kleworegs versa sur la tête de chacun sa libation, mélange d'huile d'œillette et de fin hydromel. De chaque côté de la pile de bois, faisant la navette au plus vite, il accomplit les mêmes rites, psalmodia les mêmes prières. Les gestes accomplis, les oraisons prononcées, il reçut du prêtre du village le marteau sacré destiné à les assommer. D'un bras assuré, il assena sur la tête du premier l'arme bénie. Le crâne enfoncé, la victime, tuée raide, s'écroula, soulevant la poussière.
De l'autre côté, la prochaine, affolée, mugit. Il se gourmanda. N'avoir pas pensé à l'effet du choc ou de l'odeur du sang répandu ! Il aurait dû faire plus attention ! Le sacrifice allait mal tourner ! La bête était encore immobile, tête baissée, comme pour faciliter sa tâche. Elle ne resterait pas longtemps en position favorable. Il se précipita et l'assomma, omettant la dédicace. C'était ça ou voir sa victime résignée, soudain furieuse et ensauvagée, foncer dans la foule. Il avait vu une fois des gens piétinés par un taureau de sacrifice se vengeant de sa fin proche. Cela lui avait suffi. Les dieux lui pardonneraient sa désinvolture, quand ils l'auraient châtié pour la mort de leurs fils. Pour la bonne règle, il se priverait d'hydromel afin de leur en faire offrande le soir même. Ce petit effort leur sourirait, au cas où il se serait affolé à tort et aurait bâclé la cérémonie.
Les deux taureaux abattus, ses acolytes en entreprirent le dépeçage. Ils tranchèrent d'abord les morceaux réservés aux prêtres. Ils les leur remirent, avec une solennelle affectation. Il ordonna ensuite d'enflammer l'énorme bûcher.

14/02/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-124

Les deux taureaux avaient été choisis, le prêtre en convint, avec le plus grand respect pour son vœu. L’un était blanc avec une grande tache noire sur le dos et le flanc droit ; le second, roux et blanc, aussi massif de poitrail que l'autre était un robuste culard. Chacun, dans sa morphologie, était magnifique. Ils n'avaient pourtant, avec leur poids réduit, rien à voir avec leurs cousins les farouches aurochs. Les guerriers comptaient les superbes bovins sauvages au nombre des leurs. Mourir à leur chasse était considéré à l'égal de la mort au combat. À côté de ces ennemis âpres à la lutte, les plus beaux taureaux leur inspiraient le même dédain que les troisième caste, voire les serviteurs. Il n'empêchait que c'était un splendide cadeau pour l'hospitalité, un non moins splendide sacrifice.
La cérémonie n'avait pas encore commencé. Les villageois ne songeaient qu'à sa fin, la distribution des viandes sacrifiées. Ils en voulaient tout. Pourvu qu'après avoir dédié aux dieux leur cervelle et leurs viscères, le célébrant s'en tienne là ! Son zèle pouvait le pousser à leur offrir encore quelques côtes savoureuses afin de les mettre dans les dispositions les plus favorables. Quel besoin en avaient-ils ? Les Muets tombés sous le glaive les avaient assez gavés. Ils se satisferaient des abats, laissant à leurs fidèles alléchés la troisième part, la chair des hosties.
Le parfum de viande grillée flattait déjà leurs narines. Leur ripaille serait franche et ample. Ils en salivaient. Les hommes de Kleworegs, enthousiastes, édifiaient le bûcher avec une rare rapidité. Sa taille était un sûr indice. Le sacrifice finirait par un festin à s'en fendre la panse.
La pile de bois devant l'autel fut bientôt prête. Jamais ils ne l'auraient imaginée aussi imposante, propre à brûler jusqu'à l'os deux bœufs entiers. Le prêtre amena les deux bêtes. Plus paysans que guerriers, ils les admirèrent en connaisseurs. Ils commentèrent leurs qualités respectives. Quel banquet les attendait ! Ils se frottaient le ventre. Ils se le rempliraient à en éclater ou à rouler, ronds comme des calebasses, pour dormir des heures et des heures. Quelques curieux s'interrogèrent. S'il ne s'agissait que de griller la viande, pourquoi un tel amas, fait pour un troupeau entier ? Questions et hypothèses oiseuses ! Il témoignait de la prodigalité du clan fêté. Un grand bûcher est toujours bon signe.
Comme la fête de la moisson et de la bière, l'oblation des dons d'hospitalité était ouverte à tous, sans distinction de naissance et de sexe. Tous étaient là. Les hôtes avaient tous appris, soit des lèvres même du mort, soit de bouche à oreille, l'histoire des héros humiliés. Ils étaient outrés, lois de l'hospitalité ou pas, de sacrifier de deux taureaux superbes. Renseignés par des initiés, ils s'étaient calmés. Ils attendaient avec impatience ce que ferait leur prêtre.

13/02/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-123

– Comme j'ai, en vertu de notre immémoriale tradition, demandé l'hospitalité à mon homologue, je lui donnerai, en notre nom à tous, la part de l'hôte. Il la recevra et la distribuera à tout le clan. Si notre don consiste en animaux, et ce sera le cas puisqu'ils nous ont nourris (mal, certes, plutôt comme des paysans, mais nourris quand même), il en sacrifiera aux dieux, celui de l'hospitalité et tous ceux qu'il a en dévotion. Quand leur part aura fini de brûler sur les autels, il offrira le reste aux guerriers, voire, s'il est en veine de générosité, aux troisième caste. Ainsi se passe une cérémonie de prise de congé...
... Tout cela, mise à mort du bétail, crémation des morceaux réservés aux dieux et aux morts, est du ressort du prêtre invitant. Il y a cependant une exception. Si un clan puissant reçoit bon accueil d'un petit wiks - Ici, vu notre troupe, notre butin, notre renom, qui niera que c’est le cas ? -, son prêtre l'honorera. Au moment de prendre congé, il sacrifiera à sa place...
... Aussi, pendant que vous allez choisir les deux taureaux d'offrande (Ne lésinez pas, je les veux superbes, vous verrez pourquoi !), j'irai voir son prêtre pour lui dire que nous partons plus tôt que prévu. Je lui proposerai de me charger du sacrifice. Il ne refusera pas ! Préparez un énorme bûcher... Les dieux seront satisfaits. Vous ne le serez pas moins.

Ses observations lui avaient permis de repérer un magnifique solitaire, familier des anciens champs où poussaient à foison les racines sauvages. Il descendit de sa cachette et prit leur direction. L'énorme porc y fougeait de sa hure puissante. Son boutoir fouillait la terre boueuse. Souillé de glaise, il se relevait de temps à autre, soulevant et arrachant celles qu'il avait déterrées. Malgré la terre qui les couvrait, ses intimidantes défenses, longs et solides poignards, brillaient au soleil.
La bête avait levé la tête, furieuse d'être dérangée. Elle n'admettait pas le moindre intrus pendant ses repas. Elle grommela et se tint prête à charger.
Fier et bien campé, il l'attendit. Il pointa son épieu.

12/02/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-122

– J'ai réfléchi, pesé le pour et le contre... Ils sont des nôtres... Regardez leur prêtre, il est aussi pieux, et en sait presque autant, que moi. Nous devons répondre à leur hospitalité... Vu nos richesses respectives, nous devons même leur offrir deux bovins !
– Ça me ferait mal !
Le patrouilleur n'avait pas part au butin, mais ne supporterait pas que l'on en donne à ces gens quelque pièce, même minime. Son monde basculerait... Alors, deux beaux taureaux ! Le prêtre ne s'offusqua pas de son refus. Ils étaient entre eux. Il ne portait pas à conséquence.
– Que tu le veuilles ou non, il faut rendre don pour don. C'est la loi !
Ils échangèrent des regards lourds. Il en émanait toute la réticence du monde. Les réflexions scandalisées fleurirent, à peine murmurées, mais bien audibles, sur leurs lèvres : « Ils ne le méritent pas ! » « Donnons-leur les plus moches ! » « Il y en aura bien deux prêts à crever, des carnes ! » Les plus remontés pensaient très fort : « Aux feuillées, la loi ! » Ils ne disaient rien. On n'entendait qu'eux.
Il les laissa s'échauffer et échanger leurs remarques. Ils criaient, maintenant. Il leur intima le silence... les regarda, moqueur, content de lui.
– Eh oui, la loi est la loi. Vous n'y pouvez rien. Mais un prêtre en connaît tous les détours. Cessez de grogner ! Pas un de vous n'aura à se plaindre. Au contraire, vous vous réjouirez tous. La façon dont nous paierons l'hospitalité de ces impies fera date. On louera partout mon jugement.
Leurs yeux luirent d'excitation. Il n'avait pas grand caractère, mais était rusé et au fait de toutes les arguties. Ils patienteraient. Sa décision serait sage. Sur son visage presque toujours sévère et peu amène se dessinait, peu à peu, l'amorce de l'ébauche d'un sourire. De ses lèvres fusait un léger souffle rythmé... De sa vie il n'avait tant ri. Quelle bonne idée... et exempte en plus, ce qui ne gâchait rien, de tout sacrilège et tout irrespect envers Aryamenos ! Que demander de plus ?

11/02/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-121

LE SACRIFICE

Sa mort n'était pas survenue au combat. Elle n'en était pas moins d'un héros. Ils s'inclinèrent devant lui. Il avait lutté dix ans durant contre la maladie et la douleur, gardien de la redoute de la mémoire, non de sa vie égoïste. Il avait tenu, malgré le poids de cette existence, jusqu'à la relève. Il méritait d'être honoré. Ils l'ensevelirent dans un linceul de lin neuf et le confièrent aux dieux.
Les brumes de l'aurore propices aux secrets s'élevèrent. Elles cacheraient un transport clandestin. Ils emportèrent le corps à leur camp. Ils le dissimulèrent, sous une épaisse couche de fourrures, dans le chariot où gisaient les insignes de leurs morts. Il serait à l'abri des regards et même, avec l'odeur forte et prenante des peaux, des odorats indiscrets. Ce pieux devoir accompli, Kleworegs réunit ses meilleurs guerriers, les patrouilleurs, et appela ses prêtres. Ils lui diraient la loi et indiqueraient comment agir face aux Loutres. Il avait espéré se reposer là, malgré leur allure veule. Ce n'était plus possible. Ces révélations l'avaient marqué au tison ardent. Il en avait discuté, pendant qu'on emmenait la dépouille, avec le chef de patrouille. Ils étaient tombés d'accord. Séjourner un instant de plus dans ce wiks vil et oublieux de ses héros était impossible. Ne pas lui payer son hospitalité tout autant.
C'était aussi l'avis du prêtre. Il avait au début, en entendant le récit du mort, refusé d'en croire ses oreilles. Mais trop de signes, reconnaissables des seuls première caste, montraient qu'il disait vrai. S'ils étaient tombés au milieu d'une bande de Muets installée à l'insu de tous en Aryana ? Non ! Ce village était, malgré ses tares, de leur peuple. Il avait, bien qu'il eût dégénéré depuis jusqu’à approcher la bassesse de ses ennemis, engendré une troupe de héros. Les lois d'hospitalité s'appliquaient. Ils ne pouvaient s'y soustraire. Ils ne pouvaient pas plus lui pardonner sa lâcheté et son dédain de la gloire.
Ils l'avaient chargé de résoudre ce dilemme. Les dieux avaient réponse à tout. Aucune situation, si inouïe soit-elle, ne les prenait au dépourvu. Qu'il les interroge, et transmette leurs directives !
Il ne se fit pas prier, mais les avertit. La réponse n'était pas aisée. Il prendrait son temps...