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20/02/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-130

L’ODEUR DE L’ÉCURIE

La cérémonie aux mânes des guerriers les avait marqués bien plus, et de tout autre façon, qu'ils ne l'avaient imaginé. Ils avaient cru se payer une bonne tranche de rire, qui les maintiendrait en joie jusqu'au retour. Le premier moment d'hilarité passé, une indéfinissable amertume envahissait, polluait leur âme. La mort du glouton impie avait été, sur le coup, fort comique, en même temps que fort édifiante, leçon de morale en action. À présent, le côté drolatique de l'incident disparaissait. Le court laps écoulé depuis avait été propice à la réflexion. Il n'avait plus le même aspect qu'au moment où ils en avaient été les spectateurs rigolards. Tout lâche et profanateur qu'il ait été, celui qui avait péri dans les flammes était de leur sang. Ils revoyaient la scène en dignes disciples de leur roi, toujours économe de la sève des siens. La perte d'un fils d'Aryana, même vil, était un déchirement et un deuil personnel. Que dire de celle-ci, si ignominieuse ? Par elle, l'idée même de la noblesse et de l'excellence de leur origine subissait le triple assaut des vers rongeurs de la dérision, du dégoût et du doute envers leur destin manifeste. Elle sapait leur confiance. La faiblesse et la couardise existaient aussi dans leurs rangs. Ils n'en ignoraient rien, mais n'en avaient jamais été témoins. Et voilà qu'ils venaient d'être frappés, pour la première fois, par l'atroce vision de ces tares. Si encore elles avaient été le fait d'un seul homme… mais sa mort avait encore plus souligné la bassesse de son clan... un clan de leur peuple. Ils en étaient ulcérés comme de la trahison avérée d'un ami.
Kleworegs le sentait. Il leur fit presser le pas. Plus loin ils seraient de cette honte, moins ils y songeraient et se rongeraient les sangs. Les captifs, surpris de ce rythme nouveau, trop rapide à leur gré, maugréèrent. Par bonheur, la halte vespérale s'annonçait proche. Ils ne mirent pas trop de mauvaise volonté à avancer. Quelque chose n'allait pas. Il leur valait mieux se montrer dociles.
Le crépuscule arriva. Tous avaient l'absinthe au cœur. Sitôt arrêtés, ils houspillèrent les captifs avec une rudesse tout à fait contraire à leurs us.
Surpris de cette attitude nouvelle, dont ils avaient constaté les prémisses dans l'ordre de presser l'allure, ils s'en s'inquiétèrent. Ils étaient accoutumés à une relative mansuétude. Ces nouvelles façons ne présageaient rien de bon.

19/02/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-129

Pour la seconde fois, il sortit de son évanouissement. Sa cuisse ouverte lui faisait mal, si mal. La souffrance – ou l'air frais du soir – l'avait réveillé.
Il regretta ce second réveil. Le premier n'avait pas été aussi pénible. Il ne voulait se souvenir que du moment où, après être tombé quand le sanglier était venu s'empaler et mourir sur son épieu, il s'était senti sombrer dans l'inconscience. C'était l'instant de son triomphe. Il y avait aussi celui où il en était sorti, comme si l'urgence d'une tâche à accomplir l'y avait repêché.
Châtrer et saigner le solitaire, sans quoi sa viande risquait de se corrompre, de devenir immangeable. Il n'en avait eu le temps avant que le manteau de la nuit des sens ne le recouvre. L’aiguillon de cette peur atavique de chasseur l'en avait tiré. Il avait regardé le soleil. Le temps avait à peine fui. Il s'était secoué. Rester ainsi ne l'avançait à rien. Il avait pris son poignard, tranché les testicules, ouvert la jugulaire de l'énorme porc. Seules quelques rouges gouttes en avaient coulé. Il avait juré. La viande était déjà perdue ! Non, la bête gisait dans une mare de boue et de sang mêlés encore rouge. Ses craintes sur sa chair étaient vaines. Il avait voulu se lever. Il avait retiré son épieu, toujours fiché dans le ventre du fauve, pour s'y appuyer. La tête lui avait tourné. Il était tom/
Sa plaie était sale, souillée de terre, mais franche. Il devait sans tarder la laver et la soigner. Il chercha des yeux l'épieu qu'il avait lâché en tombant et le ramassa. Il ferait une béquille parfaite. Il devait descendre vers le petit ru qui dévalait la pente du puy. Il aurait pu avancer sans elle, mais il solliciterait moins sa jambe blessée. Il se mit en route.
Le ru n'était pas loin. Il partit, claudiquant. Les souvenirs qu'il avait souhaité chasser revinrent. Il ne lui servirait à rien de vouloir oublier les circonstances de sa blessure... Ce serait même stupide. Où avait-il manqué de courage ? Où s'était-il mal battu ? Où y avait-il honte à avoir été blessé en frappant à mort un monstre comme celui qu'il avait vaincu ?
... Sa maladresse... sa maudite maladresse. Il n'avait pas bougé quand le solitaire avait chargé. Il avait placé son épieu dans l'axe exact de l'attaque... Il avait dû poser le pied sur une motte de terre en position instable ou un tas de feuilles pourrissantes. Au moment où il faisait le mouvement qui lui permettrait de le frapper juste à son point vulnérable et allait le coucher mort, il avait glissé. La hure de la bête avait percuté sa cuisse, balafrée et noircie d’un bleu énorme ; une défense lui avait labouré le côté. Il avait senti, plus que vu, son épieu s'enfoncer dans le flanc (en fait, le ventre) du porc. Une façon bien laide de tuer son gibier. Il n'en avait pas été fier.
Il commençait à se sentir bien moins honteux. De moins en moins. Il parvint au ru. Il lava ses plaies. Il était très content de lui, surtout en regard des traqueurs de loups. La longue estafilade fut enfin propre. Il la contempla, satisfait en dépit de sa douleur. Elle compterait pour rien. Il dormirait en paix. Il avait aujourd'hui appris ce qu'il voulait. Il en avait déjà eu, parfois, le sentiment. Il en avait, cette fois, la certitude :
Il était un guerrier !

18/02/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-128

Les acolytes apportèrent le reste des pièces de bœuf, énormes, sanglantes. Ils les lancèrent au milieu des flammes ardentes. Elles cuirent en grésillant. Les villageois, yeux écarquillés, bouche bée, un sourd gémissement s’exhalant du fond de leurs gorges, contemplaient le spectacle, incrédules… Quoi dire, quoi faire ? Leur colère se terrait sous la crainte rongeante du sacrilège. À voir cette viande délicieuse, si près, si inaccessible, se consumer, se racornir, se carboniser, des râles sortaient de leurs bouches aux lèvres tremblantes. Deux d'entre eux, ne redoutant pas d'insulter aux dieux, tentèrent de saisir un morceau de la chair consacrée pour la leur voler.
Le premier impie en fut quitte pour de légères brûlures. Son sort encouragea un autre profanateur. Il eut moins de chance. Les branchages enflammés au-dessus de là où il dérobait aux dieux leur juste part s'écroulèrent sur sa tête. Ils l'assommèrent d'un coup, l'abattirent au milieu des braises. Il ne se releva pas. Son sacrilège avait reçu sa sanction. La vision calma les appétits. Immobiles, rage au cœur, ils assistèrent, dans l'odeur de chair carbonisée, à la fin de la taurilie.
Les hôtes attendirent, patients, l'extinction du bûcher. Il n'en restait plus que des cendres et quelques os noircis. Ils attesteraient que d'énormes pièces de bœuf et un ennemi des dieux, victime de leur justice, s'étaient consumés. Ils prirent aussitôt congé sans espoir de retour. Ils passèrent devant un petit tertre, non loin du cercle des huttes. Un enfant mort y était exposé. Un guerrier héla Kleworegs. Le minuscule cadavre qu'il avait vu, attendant que les chiens errants viennent le dévorer, avait bien forci. Ce n'était pourtant pas si vieux. Il y était à l'aube. C'était la première chose qu'il avait aperçu en sortant, de bon matin, prendre l'air et se soulager.
Que lui importait l'exposition des mort-nés ou mal formés de ce cloaque ! C'était trop tard. Il eût fallu, pour l'honneur d'Aryana, que leurs pères eussent subi ce sort. Inutile de s'y attarder, ou de répondre. Il fit la sourde oreille...
Ils s'éloignèrent, sans se retourner, en direction de leur village.

17/02/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-127

Le prêtre saisit dans ses mains sanglantes une première côte. Des rangs des villageois, des acclamations s'élevèrent... s'éteignirent. Il continuait, en gestes machinaux, à prendre les gros morceaux et les jetait dans le brasier, toujours plus ardent comme si la graisse des viscères lui avait donné une nouvelle vigueur. Ils revenaient de leur enthousiasme. La viande de choix disparaissait, à leur consternation, au milieu des branches ignées, de la braise, des cendres. Au tourment causé par ce spectacle s'ajouta bientôt un supplice olfactif encore plus cruel. Chassant l'odeur écœurante des tripes et abats s'élevait un entêtant, prenant, enivrant parfum de grillade. Soudain, il s'arrêta. Il leva les bras pour obtenir un silence qui régnait pourtant assez. Il parla de toute sa piété. Chacun y entendit malice.
– Nous avons appris par votre héros, le plus grand que nous ayons connu, puisqu'il a réussi, à lui seul et grâce à Perkunos le tonnant, à vaincre et à mettre en fuite toute une coalition de hordes de Muets attachées à sa perte, le sort de votre clan infortuné. Il est venu nous parler, cette nuit. Il nous a expliqué, juste avant d'expirer, que vous avez perdu il y a bien des saisons vos meilleurs fils, et combien vous avez pleuré sur leur destin, regrettant, à cause de votre pauvreté, de ne pouvoir sacrifier pour eux. Votre cœur s'en est ulcéré. Vous êtes tombés dans le désespoir...
... Réjouissez-vous ! Connaissant votre grand malheur, que votre pudeur voulait nous cacher, et ne sachant avant cela comment vous remercier de votre hospitalité, nous avons décidé de suppléer à votre absence de biens. Prêtre de la tribu qui a donné ses plus puissants guerriers à Aryana, je vais vous honorer en accomplissant à la place du vôtre le sacrifice que vous auriez voulu, mais que vous n'avez jamais pu, faute de moyens, faire à leurs mânes...
... Oui, j'accomplirai pour vous ces rites et ces oblations, en remerciement et hommage. Remerciement pour votre accueil, hommage à vos morts vainqueurs de la fureur des Muets. Pour eux, comme prescrit dans les rituels guerriers, je jetterai au feu cette viande sacrée. Son fumet réjouira les dieux. Ils sauront que, malgré les apparences, vous n'avez pas oublié vos héros. Il fera venir sur vous leur faveur.

16/02/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-126

Les villageois écarquillèrent les yeux. Ils poussèrent, à l'unisson, un long soupir satisfait. Des bruits de mastication et de déglutition anticipées vinrent de leurs rangs nerveux et excités. Les plus éloignés du bûcher tentèrent de s'en approcher. Personne ne voulait céder sa place. Ceux du premier rang s’en retrouvèrent proches à le toucher.
Un autre prêtre arriva. Il brandissait haut une torche allumée au foyer du clan. Il abaissa son brandon et le glissa entre les branches légères tapissant le sol, mêlées à la paille destinée à faciliter leur embrasement. Le bois était bien sec. Les flammes, lentes, s'élevèrent. À mesure qu'elles dévoraient les branchages, la chaleur augmentait. Elle devint vite insupportable. Devant la violence effrénée du brasier, le premier rang recula, écrasant les pieds de ceux dans son dos. À ce moment, certains s'interrogèrent à nouveau. Comment allait-on griller toute cette bonne viande ? La grondante incandescence réduirait en cendres toutes les belles pièces de bœuf. Ils se rassurèrent. On attendait que tout soit à l'état de braises. Démembrées et partagées, les carcasses cuiraient, pour la joie et l'assouvissement de tous, sur leur tapis ardent.
Tous ces préparatifs annonçaient un tel dénouement. Les prêtres dépeçaient les taureaux morceau par morceau, en habitués de riches et nombreux sacrifices. Bientôt, ils furent découpés en entier. L’officiant prit dans ses mains les paquets de viscères. Il les lança dans les hautes flammes. Avant chaque oblation, il récitait une longue invocation à l'intention du dieu de l'hospitalité et de ses parèdres.
Ils frissonnaient à entendre ces interminables litanies. Il n'en finirait donc jamais de distribuer les parts destinées aux dieux ? Leur tas diminuait. Il allait disparaître. La partie la plus agréable du rituel ne serait plus longtemps différée. Même s'il leur dédiait encore deux ou trois savoureuses côtes, le tour des mortels viendrait. Ils se tenaient prêts.
Ils échangèrent des clins d'œil. Les derniers abats avaient disparu au sein des flammes, engloutis par le dévorant bûcher. Les dieux étaient repus. Tout surcroît de provende leur était inutile. Ils interrogeaient leurs hôtes du regard. Amateurs de biens matériels, ils pensaient comme eux. Ils attendaient de recevoir des mains du porte-voix des dieux les délicieux morceaux de viande cuits à point. Ils s'en pourléchaient les babines. Ce serait un régal sans égal. Ici, paysan le plus démuni ou guerrier le plus né, nul n'était habitué à telle fête du ventre.