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12/03/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-150

UN HOMME DE PAROLES

Nerswekwos avait justifié la confiance de son chef. Il avait chevauché au plus vite, épuisant sa bête. Elle n'avait eu de répit que lorsqu’il la sentait près de s'effondrer. Parvenu aux portes du Cheval ailé, il s'annonça. Il venait leur parler des héros, du roi, du raid il entra sur-le-champ.
Fier d'avoir en tous points et même au-delà, tant il avait été rapide, rempli son office, il fit signe de prendre le licol de sa monture. Il mit pied à terre. Il demanda du foin pour son cheval, de l'hydromel bien frais pour lui... Il aurait la langue plus déliée pour donner des nouvelles...
Avec quelle facilité on l'avait laissé pénétrer ! Les gardiens des autres wikos, seuls guerriers restés durant la saison des combats, faisaient longtemps patienter les voyageurs... Utile précaution s'ils étaient hostiles, même s'il était de bon ton de dire qu'on se donnait le temps de les bien recevoir. Kleworegs n'aurait-il laissé que des invalides ou des simples – le portier, par exemple, tête à semer des os pour avoir des bœufs –, paresseux de surcroît ? Fallait-il qu'il ait confiance dans la paix régnant en Aryana ! Il en revint vite. La palissade de l'enclos, d'énormes rondins, était solide ; les veilleurs surveillant l'horizon, presque invisibles, nombreux ; les jeunes seconde caste encore trop tendres pour participer à un raid, bien encadrés par les vétérans, encore mieux armés, et capables de soutenir l'assaut d'un clan frappé de la démence de Mawort. Le nonchaloir exhibé était tout de façade.
Les plus curieux accoururent vers lui. “ Les vôtres arrivent, Kleworegs à leur tête, riches de butin. ” Ceux qui étaient allés quérir hydromel et foin avaient déjà propagé la nouvelle. Ils revinrent suivis d'une petite foule, s'augmentant à chaque instant, avide de connaître le cours du raid. Bientôt, tout le village fut autour de lui. Il se rafraîchit. Une fois désaltéré, il se dit prêt à répondre à leurs questions. Ils en profitèrent. Elles fusèrent. Devant leur avalanche, tout autre eût été pris au dépourvu. Il ne se laissa pas un instant démonter. Il possédait une rare éloquence. Si les dieux l'avaient fait naître première caste, il eût été un diseur du plus haut renom. Il décrivit avec emphase et vigueur les superbes combats, dont il ignorait tout, et le riche butin, qu'il n'avait qu'entr'aperçu, du roi et des siens.
Son récit était élan, vie, éclat, souffle à entraîner au loin, scories fumantes, doutes et interrogations. Chacun voulut l'entendre chanter les siens. Il avançait en roi. Chaque fois qu'il passait devant une maison, ses maîtres l’interpellaient. Qu'il n'hésite pas à en franchir le seuil ! Il y serait en paix et au calme pour relater les exploits de son chef ou de ses fils. Il s'exécutait, parlait. Ils l'écoutaient, bouche bée, yeux clos. Ils vivaient, plus réel que le réel, les prouesses des leurs. Guerriers trop âgés comme garçons trop jeunes étaient à leurs côtés, à leur place, par la seule force de son verbe.

11/03/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-149

Il avançait, appuyé sur son épieu-béquille, courbé sous le poids des deux énormes jambons et du sac de viande à moitié fumés. Il se sentait un peu fatigué, comme on l'est toujours après une longue marche, mais avait bien moins mal qu'il ne l'avait craint quand il s'était mis en route dans la matinée. Il se remémora les journées précédentes, un peu fâché d'avoir quitté si vite son terrain de chasse... Non, c'était la décision la plus sage. Elle n'était pas si loin, sa rude journée de l'avant-veille, où il avait failli mourir.
Il était revenu auprès de la carcasse du sanglier après avoir lavé sa plaie dans l'eau glacée. Pourquoi ce second évanouissement ? Il devait en démêler les causes. Plus que la douleur, c’était la faim. Il avait perdu trop de sang. Seule la bonne viande gorgée de sa vigueur sauvage lui rendrait ses forces. Sortant son frottoir, il avait enflammé un petit bûcher et fait griller un beau morceau juteux avant de le dévorer à moitié cru, tant l'appétit lui tordait les entrailles. Aussitôt après, il s'était endormi, serrant sa proie contre lui comme une femme aimée, laissant le feu s'éteindre.
Au matin, bien restauré, reposé, il avait monté une broche pour y cuire d'abord, y fumer ensuite, les meilleures parts du solitaire. C'était bon de voir sa chair brunir sous l'ardeur du brasier. Le sain en suintait, coulait des cuissots, dégouttait dans les flammes, y brûlait. Son grésillement discret parlait plus au ventre qu'à l'oreille.
Il avait rassemblé près de lui, en un grand tas, les feuilles jonchant le sol. Il avait pris soin d'écarter celles dont la fumée gâcherait la viande. Il n'en avait pas eu assez. Il avait continué à marcher et à en ramasser, jusqu'à être satisfait de la taille de la pile. Il devait soumettre la chair prompte à se corrompre à un fumage rapide. Il l'avait commencé sans tarder. Cette opération l'avait occupé jusqu'au soir. Il était loin d'en être satisfait. Ainsi traitée, elle se conserverait une demi-lune au plus... assez pour retourner au village, et à son ennui. Avec quel plaisir, sinon, serait-il resté jusqu'à la chute des dernières feuilles. Il était allé dormir. Il se lèverait tôt le lendemain si la douleur ne le reprenait, le tenant éveillé une partie de la nuit.
Il n'avait pas souffert. À son réveil, le soleil était déjà haut. Cela faisait un moment qu'il marchait, sifflotant et soliloquant pour se donner du cœur au ventre. La seule perspective de revoir son village n'aurait suffi à pousser ses pas.
Il ralentit. Quel était son probable avenir ? De ce monde qu'il rêvait de fouler, il ne verrait jamais qu'un petit carré de terres, du puy aux aulnes jusqu'aux bosquets autour de son
wiks. En fait de prouesses, ses plus nobles seraient la mise à mort de sangliers ou de vieux loups mités. Rien de digne ne l'attendait ! Il végéterait toute sa vie, comme son clan, sans exploits à accomplir, sans l'espoir d'être un jour célébré, ou honni, mais au moins, dans le bien, dans le mal, que son nom soit grand !
C'était son destin, déjà tout tracé. Il devrait s'y résigner, commencer à s'y habituer. Seul un cataclysme pourrait en briser la ligne.

 

10/03/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-148

... Cette victoire fut si brillante, si aisée ! ... Ils n'en crurent pas leurs yeux. Nous étions sûrs de l'excellence et de la supériorité de nos armes ; nous n'avions vu chez personne en face un guerrier, roc d'invincibilité, que nous aurions eu les pires peines à défaire. Nous nous en donnâmes à cœur joie. Nos glaives à tout briser faisaient sauter les leurs de leurs mains soudain débiles. Tous ces héros, vainqueurs de nombreux tournois, ne nous reconnaissaient plus. Ils se souvenaient de nous : de bons combattants inaptes, avec leurs pauvres lames, à tenir un vrai assaut. Ils retrouvaient des possédés tous pénétrés de la force de Thonros. Nous avions pourtant le même corps et les mêmes aptitudes qu'avant. La seule différence résidait en nos armes. Peut-être avions-nous aussi plus de flamme et de courage. C'était encore leur effet. Sans elles, jamais notre cœur n'eût été si ferme. Ils baissèrent vite les bras...
... Nous repartîmes avec plus de cinquante mains de chevaux et quantité de fourrures, petits bestiaux et beaux bovins. Seuls trois fous, en dehors des miens, avaient misé sur nos chances. Nous emportions la majorité des paris, moins la part des prêtres qui, je n'ai pas encore deviné comment, en gardaient environ le quart. Trop heureux de notre succès, je ne cherchai pas à en savoir plus. Les dieux nous avaient assez favorisés. Je ne chicanerais pas leurs représentants sur leurs profits...
... Nous revînmes chez nous sans tarder. Nous y fîmes une immense fête. Cela t'étonnera peut-être, je fus le seul à n'y pas participer. Tous festoyaient, chantaient, dansaient autour des grands feux de joie élevés en notre honneur. Je gisais sur mon lit. Un brusque accès de fatigue m'y avait jeté. J'avais sans cesse vécu, depuis la mort de mon père, sur la corde raide. La tension passée, je m'effondrais, vessie gonflée dont l'air fuit. Cela ne dura pas. Peu après, nous partions pour notre premier raid de dévastation et de sac chez les Muets. Pourquoi aurions-nous arrêté sur notre lancée ? Bhagos et Thonros étaient avec nous...
... La suite, tu en verras les résultats, ce sont treize années d'expéditions victorieuses et profitables. Avant, même nos bien-nés étaient maigres. Maintenant, même les chiens mendiant leur pitance y sont gras. Tu n'as fait, m'as-tu dit, qu'y passer. Tu l'as sans doute déjà constaté. Tu pourras l'admirer de long en large pendant ton séjour.

Le chef de patrouille le regarda un long moment. Peu de guerriers le valaient. Il lui parlerait sur le ton qu'il prenait face au premier des rois... Il pouvait l'être un jour.
– Tu m'as raconté tes débuts... Ce n'était que les débuts de tes débuts... Attends-toi à un plus grand destin. Après ta prise, tu n'es qu'aux premiers pas de ton ascension !
– Bhagos et Thonros le veuillent !
Il baissa la tête, plongeant d'un coup dans une silencieuse rêverie. Son fils était peut-être déjà né. Pour lui, il “ le ” voulait, aussi, très fort. Les dieux exauceraient son désir. Ils favoriseraient sa marche vers les sommets. Ils répugnent parfois à répondre aux vœux égoïstes des hommes, jamais à combler ceux qui regardent leur descendance. Ils scruteraient son cœur. Ils verraient les raisons de son souhait.
Il releva le chef d'un coup, comme il l'avait baissé. Une voix intérieure, divine, parlait. Sa volonté, enfin définie, s'accomplirait.
– Oh, dieux, merci pour mon fils !
Et il resta muet, sauf pour donner ses ordres, jusqu'à la halte du soir.

09/03/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-147

... Tout le matin, nous suivîmes les épreuves où s'illustraient, souvent avec vaillance, les clans pauvres. De temps à autre, un des nôtres allait prendre un porc ou des fourrures et les déposait auprès des autels. Un prêtre lui demandait pour qui il misait et traçait dans sa paume, avec un jus indélébile, un signe indiquant son choix. Il ne s'effacerait qu'au bout d'un quartier. Grâce à lui, ils verraient qui avait deviné le vainqueur. Dès qu'il aurait touché ses gains, ils la couvriraient, en guise de reçu, de la même teinture. Les inspirés se partageaient l'ensemble des mises, moins la part des prêtres. Ils partaient, brandissant leur paume bleuie en signe de victoire et de liesse. Certains proclamaient partout leur don de devin, surtout quand un clan délaissé, pour qui ils avaient été les seuls à miser, avait gagné. Ils ne se la lavaient plus jusqu'à ce que les marques soient parties d'elles-mêmes. C'était si bon d'entendre les gens s'extasier de leur prescience ! D'autres en profitaient même pour prophétiser. Ils se prétendaient éclairés par le Borgne divin, capables de voir l'avenir...
... Au plus haut du soleil, tous nos paris avaient été engagés, et tous les petits clans éliminés, sauf un, minuscule, arrivé à quatre chevaux. Il n'irait plus très loin avec ses treize guerriers épuisés. Quelle aubaine pour celui amené à le rencontrer ! Ce fut le mien. L'affaire fut vite réglée. Cette victoire éclair sur le clan de mon ancien beau-père (J'ai eu épousé la fille de leur roi.) nous donna le temps d'aller voir les autres combats et de jauger les forces de nos futurs adversaires. Nous observâmes les trois équipes dominantes. Nous en affronterions, s'il plaisait aux dieux, deux. Les miens m'affirmèrent être de taille à les battre. Si les autres avaient engagé leurs hommes les plus solides, aucun ne présentait d'athlète invincible, comme le vainqueur des deux années précédentes, et tous avaient négligé leurs glaives, se fiant à leur seule vigueur. La nôtre valait la leur, ils étaient meilleurs. Nous vainquîmes...

08/03/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-146

... C'est une tradition de parier sur un clan devant les autels du Borgne. Chacun vient déposer entre les mains de ses servants qui une balle de peaux, qui un porc, qui un taureau (seuls les chevaux, réservés aux vainqueurs, en sont exclus), et leur désigne son favori. On peut miser du premier jour des duels, aux premières lueurs de l'aube, jusqu'au signal du début des grands combats. J'avais demandé aux miens de ne parier qu'à partir du lendemain matin. Ce soir-là, à deux ou trois exceptions, personne n'avait encore misé sur nous. Encore ces audacieux, aux dires du prêtre de permanence, jouaient-ils toujours en faveur des délaissés dans l'espoir de gains démesurés par rapport à leurs mises. Ah, si tous étaient comme eux ! Ces mises sur les éliminés aux premiers combats revenaient aux prêtres. Ceux du village organisateur, dont il était, en avaient un tiers, ceux du vainqueur, dont il espérait être, un autre. Le reste se partageait entre ceux des clans à trente-deux chevaux. Hélas, ils étaient rares ! ...
... J'étais satisfait. Notre arrivée avec tant d'animaux n'avait mis la puce à l'oreille de personne. Ceux qui avaient tenu nos glaives n'avaient rien remarqué ou n'avaient pas songé à vérifier leur provenance. Y aurait-il demain des paris inattendus en notre faveur ? J'en doutais. J'essaierais en ce cas de savoir quel clan nous jugeait bons. Cela nous serait utile...
... Je me réveillai bien reposé, comme mes champions, grâce aux tisanes du guérisseur. Je me précipitai au sanctuaire où nos armes étaient entreposées. Leur garde est assurée par des prêtres tirés au sort installés, le tournoi durant, sur une tribune isolée sans aucun contact avec les spectateurs. Bien protégée contre vent et intempéries, c'est l'endroit d'où l'on voit le mieux, et cet isolement ne pèse guère. Ce poste est même recherché par mauvais temps...
... Ils nous remirent nos armes. Quel plaisir ! Aucune n'était brisée, ni même ébréchée à ne pouvoir servir. Mieux encore, nous seuls les revoyions toutes intactes. Les trois clans les mieux pourvus après nous en avaient une en moins. Ils nous opposeraient au pire, si nous les rencontrions en premier, dix-neuf guerriers équipés face à notre effectif intact. Les autres avaient déjà perdu de deux à cinq armes. Pourvu que ce détail n'entraîne une vague de paris en notre faveur ! Ce fut moins qu'une vaguelette. Ils ne l'avaient remarqué ou étaient habitués à nous voir vaincus. Il leur parut sans importance. Il pesa moins que duvet...