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23/03/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, II-003

Tout était différent aujourd'hui. La chance tant espérée était là. Il était concentré, à oublier le monde, pour recevoir l'appel des dieux. Il ressentait tout ce qu'il lui avait décrit, avec force exclamations et éloquente emphase. À la différence des autres, il avait attendu longtemps avant de faire venir un augure. Il avait interrogé, contre interrogé, tous ceux qui avaient prétendu être, comme lui, favorisés d'une vision. Il l’avait reconnue dans leurs descriptions. Elle revenait, sporadique, toujours aussi précise et également distribuée, pour peu qu'on dorme dans un certain endroit. Violente, elle mettait à la bouche un goût de métal. Nul n'en sortait intact, tête serrée, corps desséché, toute la matinée suivante.
Il l’avait écouté, attentif. Il retrouvait tout : bouffées de chaleur, impression de baigner au sein d'une fournaise, oppression, flammèches, et toujours, signe étonnant, aucune sueur. Tout y était, au détail près. La véracité absolue du récit de son hôte lui apparut à une circonstance que même le plus ingénieux affabulateur n'aurait pu inventer. Les poils de son torse s'allongeaient et se vrillaient en tortillons, s'emmêlant en une jungle inextricable et proliférante, jusqu'à donner à son poitrail l'aspect de celui du mange-miel. Il n'y avait que deux guerriers, tous les deux aussi velus que lui, à l’avoir ressenti, mais ils n'avaient, eux, rien su percevoir du message ainsi révélé. Pour lui, ce foisonnement avait été fécond. En même temps qu'ils croissaient sur sa poitrine, il se représentait les mousses sur le flanc exposé à la nuit des chênes s'étirant, se transformant en rameaux, en nouvelles branches, tandis que l'écorce du côté opposé se racornissait, se desséchait, se craquelait jusqu'à disparaître et à faire ressembler le tronc nu à une chair couverte d'escarres. Feu, sueur, foisonnement : le message divin était limpide
Tous les signes avaient pris un sens bien précis. Un sens qui rejoignait ses intuitions, ses impressions, sa vision de l'avenir. Il était arrivé à une conclusion irréfutable. Son parcours avait été tout de logique, d'une logique au service du vouloir des dieux. Ce n'était pas son affaire. Sa clairvoyance venait non d’une lente réflexion, mais de ce que les divinités lui avaient tout montré, tout expliqué.
Cet avertissement divin et l'avenir qu'il souhaitait concordaient en tous points. Ça n'avait rien pour l'étonner. Il en avait reçu d'autres auparavant. Honte sur lui d'avoir failli à les identifier, prenant pour fantaisie ce qui était appel. Fallait-il que ceux d’en-haut souhaitent son élévation pour être si explicites et ne s'en être point détournés devant son incompétence ! Il ne négligerait plus leur message. Au matin, il partirait pour Kerdarya. Ce qu'il avait à dire était trop important. Ses révélations ne subiraient aucun retard.
Il avait cette nuit senti l'imminence d'une sécheresse qui dévasterait tout le midi, et la nécessité de migrer au pays des arbres moussus, où son peuple proliférerait et s'épanouirait. Depuis un moment, ses voyages l’avaient instruit que le climat évoluait. Cette vision venait couronner un intense travail de déduction, en était le point culminant. Jamais il ne l'admettrait. Les dieux seuls, non sa science, avaient inspiré sa prophétie.

22/03/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, II-002

Il avait été bien souvent appelé pour résoudre des énigmes et interpréter des rêves, deviner si telle et telle vision avait une source divine, ou était née d'excès de cervoise ou de venaison, de la maladie, ou était simple affabulation. Il lui fallait vérifier si ce que des petits prêtres, peu instruits des arcanes de la divination, avaient considéré comme des présages ou des signes en étaient, ou s'ils n'avaient pas été plus à même que les autres de reconnaître un message d'une simple illusion. C'était le plus souvent le cas. C'était fou le nombre de gens en quête d'un oracle pour interpréter les visions dont ils avaient, ou bien plus souvent croyaient avoir, été gratifiés. On ne comptait pas non plus les prêtres qui estimaient, en toute bonne foi, avoir reçu un avis des dieux concernant l'avenir et la gloire d'Aryana. Sceptiques devant les prétentions des autres castes à avoir été distingués par le divin, et tentant de les persuader qu'ils avaient rêvé, ils prenaient très au sérieux ces mêmes pseudo avertissements adressés à eux, et obligeaient les augures à venir sans cesse vérifier si les dieux leur avaient parlé. Les sabots usés de son cheval en témoignaient.
Mais les dieux ne favorisaient aucune caste. Le plus souvent, ils avaient pris un misérable songe dépourvu de tous sens et raison pour une révélation, ou un tout petit écart au train-train pour un prodige au retentissement universel. Trop de prêtres étaient mal formés. Un oracle se déplaçait trop souvent pour entendre des platitudes ou constater que les miracles annoncés étaient tout naturels. Seul un esprit mal instruit les avait jugés étranges et hors de toute norme.
Quand il avait été appelé dans ce village où il se tenait à leur écoute, il avait soupiré, avec le fatalisme de l'habitude. Il se verrait encore une fois mis devant le routinier fait accompli d'une anodine ineptie. Il s'était pourtant dérangé, comme le commandait son devoir, mais son zèle faisait peur à voir. Une nouvelle déception l'attendait ! Jamais il ne rencontrerait un homme à qui les dieux eussent parlé. Sa vie durant, il courrait de village en village, à l’affût d'un message divin, pour ne jamais l'entendre. Il connaîtrait tout Aryana avant de pouvoir s'élever.
Cette fois encore, il se dirigeait vers un nouveau lieu inconnu, dans un mélange d'espoir d'y rencontrer son étoile et de certitude presque totale d'être déçu derechef. Chaque fois qu'il était allé vérifier les allégations d'un prêtre, il n'en avait jamais eu la confirmation. Rien n'en restait, ni de ce qui avait été à leur origine. Tout était songe creux. Pourquoi cela changerait-il ?

20/03/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, II-002

Les chiens ! C'était eux la cause de toute cette agitation. Tout avait commencé par un grand concert d'abois et de hurlements, rauques à déchirer la gorge, stridents à percer les oreilles. Ce sonore tohu-bohu était né du partage, ou plutôt de son refus, de ce qu'un premier molosse avait considéré comme un mets délicat… le cadavre d'un bébé né avant terme, abandonné, indigne et inviable, sur le tertre d'exposition. Le chien l’avait repéré et longtemps veillé. Tant qu'il avait vécu et s'était agité, il avait été protégé par son statut d'homme, que les animaux domestiques répugnent à dévorer tant qu'ils sentent en lui la vie et la présence d'une âme. La nuit était venue, le froid avec elle. Ses mouvements s'étaient faits plus rares, plus sporadiques, plus saccadés. La vie s’en était bientôt échappée. Le molosse avait encore attendu, l’explorant de sa truffe. Il le sentait de plus en plus froid... Son âme avait fui. Il n'avait plus voulu perdre un instant. Quel bon repas l'attendait !
Son manège n'était pas passé inaperçu des autres, à moins que l'odeur de la mort n'ait frappé leurs narines toujours en quête de mangeaille. Pendant que le mâtin plus malin, ou plus patient, ou plus prompt avait, enhardi, saisi celui qui n'était plus que chair à déchirer, qu'il avait serré entre ses crocs une de ses cuisses pour le traîner et l'emporter là où il pourrait s'en repaître en toute quiétude et égoïsme, à l'abri des regards et de la convoitise, ils s'étaient déployés tout autour en un cercle lâche, prêts à bondir quand il s'arrêterait pour en profiter.
Peu après, alors qu’il traversait le village, le plus affamé avait perdu patience. Il s'était jeté sur lui, dans l'espoir de le lui arracher. Le molosse, méfiant, avait évité l'attaque. Il avait lâché le bébé et commencé à se battre avec son agresseur, tandis que les autres se précipitaient sur la proie un instant abandonnée. Le bruit – abois, hurlements de douleur quand un croc trouvait sa cible, grondements assourdis et rauques lorsqu'ils se secouaient entre leurs mâchoires serrées à ne jamais se lâcher – avait déclenché l'assaut. Ils étaient autour du petit cadavre à près d'une douzaine, certains essayant de s’en saisir ou de le reprendre à celui qui y avait porté la dent, d'autres se battant entre eux, pour rien, sans plus penser à celui qui roulait sous leurs pattes. Ils n'étaient plus loin, tirant dessus à hue et à dia, de démembrer le corps qu'ils se disputaient et qui ne ferait pour chacun qu'une maigre bouchée.
Leur vacarme avait fini par réveiller les villageois. Les plus hors d'eux, qui vivaient autour de la petite place théâtre de la bataille, se levèrent et sortirent dans leurs enclos. Leur sortie ne troubla pas un instant la bruyante mêlée. Elle se poursuivait de plus belle. Enfin, le plus excédé de ceux qui s'étaient levés – il l'était à juste titre, tout se déroulait sous ses murs – ramassa des pierres arrachées à la terre pour pouvoir la cultiver sans briser son araire, rassemblées pour bâtir un muret. Vite imité par ses voisins, il lapida la meute emmêlée. Malgré l'obscurité à peine percée par une Brillante anémique et quelques étoiles peureuses surgissant de derrière les nuages pour vite y replonger, ils visaient bien. Les chiens, caillassés d'importance, s'enfuirent en jappements plaintifs ou hurlements perçants. Ils abandonnèrent le corps quasi intact malgré les tiraillements subis de tous côtés. Pour parachever le désordre causé par leur voracité, ils allèrent clore leur querelle près de l'enclos des taureaux. Réveillés en sursaut et saisis de l'ardeur du rut, ceux-ci ne tardèrent pas à en défoncer la clôture et à se répandre.

19/03/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, II-001

INTRODUCTION

Six fois déjà depuis le début du monde, les dieux avaient averti Aryana, assoupie dans sa prospérité et bientôt trop petite pour nourrir tous ses fils, d'envoyer ses cadets à la conquête de terres nouvelles. Six fois ils avaient désigné le but, six fois élu le guide... Et Aryana, chêne vigoureux poussant ses jeunes rameaux au sortir de l’hiver, avait, après chacun de ces Printemps Sacrés, crû et gagné en puissance.

... En ces jours, passé son poids de peines, était arrivé le temps du septième.

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18/03/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-156

À peine ses roues sur le sol, on y attela deux chevaux. Le roi et son prêtre y grimpèrent et tentèrent tant bien que mal (ce fut mal) de s'y installer. Bien qu'il fût prévu pour deux, comme l'indiquaient les poignées où s'accrocher, ils pestaient d'y être autant à l'étroit. Il se seraient moins étonnés de leur gêne s'ils avaient pu interroger leurs captifs les plus sombres. Le couple royal de Shumeru pour qui on l'avait bâti était âgé de douze et neuf ans. Serrés comme grains en jarre, ils eurent une tout autre vision de cette infortune. Son inconfort rappelait que le pouvoir ne va pas sans épines. Ils connaissaient de réputation la richesse et la puissance des maîtres des cités à qui il était destiné. Elles étaient payées d'un prix bien léger.
Ce n'était plus temps d'y penser. Ils venaient de pénétrer dans leur village. Leur gêne s'amenuisa à mesure que s'enflaient les cris d'admiration.
La foule fêtait les deux hommes et leur suite défilant dans un ordre impeccable. Personne ne s'étonna de l'exiguïté du char de triomphe, évidente au premier regard. Si c'était la coutume en Shumeru de faire des chars royaux si petits, c'était une bonne coutume. Ce royaume n'était-il pas, aux dires des voyageurs, le plus riche, le plus puissant, le plus avancé. Une telle supériorité, toute matérielle, ne durerait pas. Le jour viendrait où Shumeru, que ses plus anciens habitants appelaient Kartam, s'inclinerait devant Aryana. Tant qu'elle restait la torche de son temps, ses chars, ses tissus, ses bijoux étaient ce qui se faisait de mieux. Il fallait les admirer ou les imiter. Qu'importait leur inconfort, qu'importait le ridicule éprouvé à s'en servir, on était à l'aise avec eux. C'est sous un tonnerre d'acclamations, peut-être plus pour son char que pour lui, qu'il retrouva, soulagé, son village. Finis les soucis pour cette année !

Flanc fendu, boitant bas, les deux jambons liés autour du cou, le sac empli de viande fumée sur le dos, il arriva au village, son village. Il s'appelait “ le site des Loutres ”. Il était plongé dans l'affliction et la honte.
Où était le frère de sa mère, qui l’accueillait à chacun de ses retours ? ... On lui montra le squelette parmi les cendres.
Il interrogea. On ne lui dit qu'une chose. Tout était arrivé par la faute de Kleworegs, roi du clan du Cheval ailé.
Il voulut en savoir plus sur ce clan. Le prêtre lui fit voir son signe sacré, celui sur le coffret. Il l’avait dessiné à l’envers, pour lui porter malheur. Il cracha dessus. Il n’en éprouva nul soulagement.
Il demanda où était son village. Nul ne le savait. On ne pouvait que lui indiquer la direction qu'il avait prise.
Sa route serait longue… Trop pour un boiteux. Il passa chez le rebouteux. Il eut très mal. Il n’eut pas un cri… Il pouvait partir.

... Et il avait commencé à suivre sa piste. Il avançait, plus fier qu'un roi. Il savait ce que les dieux eux-mêmes ignorent : le moment de sa mort. Nul doute que l'entourage de sa victime ne le massacre sitôt son coup fait.
... Quelle importance ? Son histoire bercerait les générations futures. Un bel acte de vengeance est toujours salué d'un chant. Son auteur vit à jamais
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