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23/05/2007

AUBE - LA SAGA DE L'EUROPE (p 14)

Le soir n’allait plus tarder. Profitant des dernières lueurs, il leur fit observer les traces de l’ennemi. Leur direction était évidente. Pressés par le temps, ils n’avaient pris nulle précaution, même légère, pour leurrer un éventuel poursuivant. Ils avaient anéanti son clan. Comment quelqu’un en aurait-il survécu pour rameuter une troupe avide de leur sang ?
À mesure que les vengeurs arrivaient, ils s’installaient tant bien que mal. Le chef de la traque avait beau avoir mené petit train pour leur permettre d’être ensemble dès ce soir, les plus éloignés avaient dû chevaucher à vive allure. La fatigue pour seule compagne, ils s’étendaient, à peine descendus de leurs montures, pour tomber dans un sommeil de brute. Il ferait plus ample connaissance demain.
Ils se réveillèrent. Il vit enfin qui lui prêtait main forte. Il y avait, autour des chefs venus les saluer, cent et cinquante solides gaillards, tous, à voir leur mine farouche et leur allure décidée, excellents combattants. Les autres tiendraient devant eux moins que neige au feu.
L’hôte leur fit jurer allégeance avant de leur distribuer ses lames. Tous acceptèrent, en échange, de se remettre entre ses mains. Il n’y avait là nulle humiliation. Leur dispensateur touchait au divin.
Par son geste, il changeait l’Histoire. Il n’y pensa pas. Tous étaient bien armés. Sus à l’ennemi ! Malgré la pluie de l’avant-veille, ses traces restaient visibles. Il serait facile de le pister. La mort, inéluctable, fondrait sur lui.
Ils allèrent à bride abattue. Ils ne ralentirent que pour laisser souffler les chevaux. Les poursuivis ne musardaient pas en chemin. Qu’importe ! Handicapés par leurs chariots, ils n’iraient qu’à leur allure. Les rattraper ne serait pas long.
 
Moins de deux jours s’écoulèrent entre le moment où ils avaient juré de venger l’affront et cette même vengeance. Ils tombèrent sur les massacreurs l’après-midi du lendemain. À peine à portée de traits et descendus de leurs chevaux, ils se jetèrent dessus. Un petit groupe les bloqua, empêchant leur fuite en avant. Le reste se lança, hurlant, sur leurs arrières et leurs flancs. 

22/05/2007

AUBE - LA SAGA DE L'EUROPE (p 13)

Ils se mirent en route, le garçon à leur tête. Il n’avait rien oublié de son parcours. Il allait tout droit, les laissant marquer la piste. Ils parvinrent, sans se fourvoyer un instant, au champ du massacre, là où les bois coupe-vent s’étaient faits coupe-gorge. Il n’avait cessé, en chevauchant, de jouer avec sa lame. Déjà elle ne lui pesait plus. Sa volonté vengeresse l’avait faite fétu.
Une bande de corbeaux s’acharnait sur les cadavres. Elle s’envola à leur approche en croas discordants et hostiles. Un prêtre, horrifié de la profanation, suggéra de s’arrêter pour les enterrer. Il s’y refusa. Vengeance d’abord, hommage aux défunts ensuite.
Seul survivant de son clan, son rang lui permettait de rejeter les propositions de ceux qui parlent au nom des dieux. Il pouvait décider pour eux tous. Leurs âmes étaient plus pressées de se voir rejoindre par celles de leurs massacreurs sacrifiés que leurs corps de gésir dans la terre-mère. Le prêtre acquiesça. L’instinct du jeune homme, touchant au sacré, avait parlé juste. Les circonstances le révélaient... Et si les dieux avaient tramé ce carnage pour permettre son éclosion ? Non, c’était une telle abomination... Mais qui voit aussi loin qu’eux ? Qui leur tiendrait rigueur d’avoir coupé les mauvais bourgeons pour laisser croître ceux qui porteraient les meilleurs fruits ?
Une odeur de mort s’exhalait du charnier. Ils l’ignorèrent. Ils s’installèrent à côté. Ils l’auraient sous les yeux. Ils en respireraient les douceâtres effluves. Il était bon que soleil et bêtes n’aient pas eu le temps de s’y attaquer. L’horreur était assez présente pour accroître encore le désir de vengeance, sans être insupportable à donner envie de fuir. Elle entretiendrait le feu du combat sans dégoûter, par son excès, en montrant que d’un héros ou d’un être vil, le cadavre devient égale charogne. La puanteur des chairs putréfiées aurait pu désarmer les courages. Cette fade émanation les renforçait.
Les ralliés arrivaient par petits groupes. Leurs yeux se fermaient devant l’amas de corps mutilés ; leurs narines s’emplissaient de l’odeur miellée de la mort ; leurs âmes se soulevaient de dégoût et d’indignation. La nausée passée, une fois arrivés au camp, ne subsistait que cette dernière, et la rage de laver ce massacre par un massacre d’ampleur égale.

21/05/2007

AUBE - LA SAGA DE L'EUROPE (p 12)

« Les prêtres ont toujours, en notre nom, sacrifié aux dieux. Ils devaient être à l’écoute de leurs messages, nous obtenir leur soutien, et par leurs prières détourner de nous les assauts. Aucun ne les a entendus nous avertir du guet-apens. Et, le danger venu, malgré notre piété et notre courage, ils ne leur ont pas répondu. Je n’ai plus foi en eux. En ta valeur, oui ! »
« Ils sont morts. Les dieux eux-mêmes, devant leur carence, les ont châtiés… »
« … Et nous, innocents, avec ! »
« Tais-toi ! Notre roi et les autres prêtres sont pieux. Nous prospérons grâce à eux… et à moi, son chef, à qui il assure le soutien des divinités guerrières. Chaque fois que j’en ai besoin, je lui amène un bœuf ou un porc gras, et il me le garantit. »
« En somme, il fait ce que tu dis ? »
« Assez ! … »
Il se tut. L’adolescent était plus sage que lui. Il avait dit en une phrase ce qu’il ressentait depuis des années et n’osait exprimer. C’était lui qui, sous le couvert du roi-prêtre, décidait de tout parmi les siens. L’autre n’était que son relais, son porte-parole. Pourquoi ne s’en était-il pas rendu compte plus tôt ? Il lui arrivait souvent, en sa présence, de lancer une idée, oubliée au bout d’un ou deux quartiers de la Brillante. Le roi survenait alors, ameutant le village. Les dieux lui avaient parlé. Ils ordonnaient tel ou tel acte. Celui, comme par hasard, qu’il avait proposé… Et ce d’autant plus vite qu’il avait été plus généreux.
… Qu’avait-il pensé là ? Il ne pouvait y échapper. Comment le chasser de son esprit ? Retarder le moment de l’examiner, peut-être ? Qu’ils réussissent, il en serait bien temps… Pas en cet instant, surtout pas. Les guerriers et leurs armes avaient beau être forts, aucun secours spirituel ne devait être négligé… Ensuite ? … Nul mieux que les prêtres ne savait parler aux dieux. En étaient-ils les mieux placés pour commander aux humains ? Cette pensée, au moins, n’était pas sacrilège. Le roi est le plus digne, le chef le plus vaillant. Le même homme pouvait être les deux.
La réflexion viendrait plus tard. Place à l’action. Elle éloignerait les pensées-blasphèmes ; au besoin, les laverait dans le sang. Ce serait le signe. Que l’hôte périsse, tout ce qu’il avait dit et fait naître serait oublié à jamais. Sinon… L’ambition est une vertu de guerrier. Il saurait l’illustrer plus qu’aucun autre.
Le roi arriva. Le garçon ne laissa rien paraître de sa méfiance, le chef de son trouble. Ils le saluèrent avec ostentation. Il les conviait à l’appel de la protection divine. Celui-ci fini, ils partiraient.
Ils le suivirent. Il savait l’urgence de la poursuite. Il écourta au maximum son oraison. La mort des ennemis plaisait aux dieux. Il suffisait de demander leur aide. Fêtes et réjouissances auraient lieu après. Elles, seraient longues.

20/05/2007

AUBE - LA SAGA DE L'EUROPE (p 11)

« Je me suis mal exprimé. Chaque coup porté sera bon. Les dieux ne permettront pas qu’un de nous périsse. »
Le chef grogna de nouveau, avec une vague nuance d’approbation.
Il releva la tête. Il avait vite rectifié son erreur, mais ne savait encore se bien tenir. Avant le malheur tombé sur ses épaules, rien ne l’avait préparé à son rang actuel… La perte de tous les siens l’avait fait roi. Elle ne lui en avait pas appris les façons.
Une légère tension subsistait. Un mot aimable la ferait chuter.
« Je loue encore les dieux. Votre vaillance et vos armes rendront notre vengeance si aisée ! »
Le chef sourit. Il en profita.
« On y va tout de suite, ou on attend les autres ? »
« Le roi va prier le ciel de favoriser notre expédition. Ça ne sera pas long. Ce n’est pas un sacrifice. Il va invoquer le guerrier divin et lui dédier tes Muets. Nous partirons juste après. «
« Que tes amis ne tardent pas ! Je brûle de me venger ! »
« Ne t’inquiète pas ! Les Muets vont en chars à bœufs. Nous irons plus vite. Ce soir, nous serons au complet. Il y aura quatre autres clans avec nous. Qu’en dis-tu ? »
« Magnifique ! »
« Six clans (Ah, il le comptait comme un clan à lui tout seul ! … Parfait, pourvu que les autres soient plus nombreux) ! Tes Muets ! … Il n’en restera qu’herbe rougie. »
Il fit une grimace.
« Ils seraient venus sans cela, mais pour les presser, je leur ai promis des armes de métal. »
Il semblait contrit. Il cédait une part de son pouvoir. Le jeune homme prit un tout autre visage. Qu’était son clan, devant leur peuple ? Il n’y avait rien à regretter, loin de là.
« Plus nous aurons de bonnes armes, plus nous imposerons notre paix à l’ennemi, plus nous étendrons, encore et encore, nos pouvoir et renom. »
« Oui, oui, peut-être. »
« … Et ceux que tu as ralliés t’aideront à nouveau, parleront en ta faveur dans les conseils. Qui sait s’ils ne voudront te faire roi ? Ils auront vu que ceux qui manient les armes ont la vraie force qui vient des dieux. »
Le chef jeta un regard furtif autour de lui. Pourvu que le roi n’ait rien entendu ! Sourcils froncés, un pli soucieux au front, il se tourna vers le jeune homme. Ces paroles frôlaient le blasphème et le sacrilège. Comment ses oreilles, de les avoir ouïes, la bouche du garçon, de les avoir proférées, ne s’étaient-elles pas carbonisées sur-le-champ ? Il y avait plus effrayant. Comment avait-il pu cracher une telle horreur alors même qu’ils partaient se battre ? Il allait parler. Il n’en eut pas le temps. 

19/05/2007

AUBE - LA SAGA DE L'EUROPE (p 10)

Il acquiesça. Si les dieux lui étaient propices, son arme tuerait plus d’ennemis que celles des deux meilleurs guerriers. Pour tenir cette promesse, il se mettrait, arguant de son nouveau rang, tout en tête. Il ne laisserait nul autre porter le premier coup.
Le chef serait ravi de l’obliger. À sa place, au même âge, il se serait conduit en tout point comme lui. Il eut un dernier scrupule. S'il périssait dans l'assaut ? Aryamenos l’hospitalier lui en tiendrait rigueur. Qui reçoit doit protéger l'hôte et ne pas l'exposer au danger.
« M’exposer au danger ! Mais j’y tiens ! Le dieu de la guerre serait fâché si je ne le faisais ; celui de l’hospitalité, plus encore, si tu t’y opposais ! »
La réponse le déliait de son devoir de protection au profit d’un autre, plus fort, plus sacré. Elle le rasséréna. Même si, aux dieux ne plaise, il périssait, son sang ne retomberait pas sur la tribu qui l’avait laissé se perdre. C’était mieux ainsi. S'il subsistait un clan ou des parents à qui en payer le prix, il en eût couru le risque. Seul et orphelin, il n’aurait que les dieux pour vengeurs. Nul n’oserait un acte qui l’expose à leur vindicte. Il avait eu le souci spontané de les en préserver. Il était né pour la royauté. Hélas seuls les prêtres, par tradition, y avaient droit.
Devant sa décision, le chef fit assaut de générosité. Ils conduiraient l’attaque ensemble, en première ligne. Nul ne serait frustré dans son désir de vengeance, ni dans celui de montrer ses vertus guerrières.
Il aurait préféré se battre seul et devant tous. Persister dans cette volonté offenserait son hôte. Nul n’appelle à sa rescousse pour exiger ensuite qu’on attende, l’arme au fourreau, qu’il ait assouvi sa soif de sang. Il insista. Qu’ils l’oublient ! Il s’était mis entre les mains des dieux. Ils n’avaient rien à en craindre s’il tombait. Il suffirait qu’ils le vengent en ne laissant rien de ses assaillants. La fureur était à lui, la vengeance à tous. Le ciel favoriserait ses instruments jusqu’à la fin des temps.
Le chef grogna. Il se tut. À quoi bon ces parlotes ! Dans la rage de l’assaut, paroles et serments voleraient en éclats au profit du plaisir d’écraser l’ennemi. Exige-t-on d’un fleuve en crue qu'il renonce à tout dévaster ?
Il baissa la tête. Les dieux pardonnent tous les débordements de courage – l’un d’eux, jumeau du seigneur céleste de la guerre, y préside – mais les hommes sont susceptibles. Ses vengeurs allaient le juger, quoique vaillant, outrecuidant au-delà du tolérable. Il se reprit.