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18/06/2007

AUBE, SAGA DE L'EUROPE, 29

- Alors, Kleworeg e, satisfait de ta campagne contre les Muets ?
- Plutôt ! C'est ma meilleure depuis que je guerroie... Ne me dis pas que tu as vu plus beau butin de ta vie !
- Certes non ! Et comment les as-tu trouvés ? Il m'a semblé... Remarque, ce que j'en dis, je ne suis pas guerrier... qu'ils se sont bien battus, cette année. Je suis même étonné que nous ayons eu aussi peu de pertes. Nous étions dans la main des dieux !
- Pas plus que de coutume. Ils ne savent pas se battre. Ils ne sont bons qu'à piller des villages sans défense et à attaquer de loin, à la flèche... Comme si c'était une arme de guerrier ! Avec, même une femme ou un enfant à peine sevré peut tuer un héros. A force, la guerre sera impossible... Ces armes de jet, c'est une idée de lâche !
- Alors, je comprends qu'ils les préfèrent par-dessus tout, et fuient ou se rendent toujours au moment du corps à corps. Ils ne savent pas se servir des armes des hommes. Il n'y a pas que ça. Il faut s'enfoncer de plus en plus profond dans leurs terres pour en capturer... Leurs terres ! ... plutôt leurs anciennes pâtures. Elles diminuent de plus en plus, à notre profit. Il n'y a pas si longtemps, notre koimos était un de leurs camps. Ils en menaient leurs raids. Maintenant, c'est nous qui les pourchassons, jusqu'à une lune et plus... Oui, ce sont des couards... Mais ne méconnais pas l'aide des dieux ! N'aie garde d'oublier qu'ils nous ont favorisés !
- Oui, oui ! (" Quelle plaie de devoir cent fois répéter la même rengaine... dans le vide, ou à ses dépens. Le sourire du prêtre était éloquent. ") C'est bien, très bien, d'avoir réussi à les repousser si loin. Dire qu'au temps du père de mon père, ils occupaient notre koimos. Bhagos, tout borgne qu'il soit, a reconnu cette injustice. Il a vu que nous avions le bon droit avec nous. Il a mis, dans notre cœur et notre sang, la volonté et le courage de les chasser de ces terres, notre héritage. Cela a été excellent. Elles sont nobles. Qu'y feraient ces Muets, gens immondes ?
- Ça, pour être immondes... Tout ce que nous en savons le prouve.
- Prêtre, toi qui sais tant de choses, tu en connais beaucoup plus que moi sur eux. Raconte, ça nous occupera le temps que les guerriers se reposent et digèrent.

Les rares guerriers éveillés, hormis les sentinelles et les gardiens affectés à l'inutile, mais routinière surveillance des captifs, se rapprochèrent. Ils avaient saisi le sujet de la conversation. Ils adoraient les histoires de Muets, toujours ridicules ou odieux dans les récits de leurs us et mœurs. Les veilleurs, frustrés d'une moisson d'anecdotes au prétexte d'une mission sans objet, pestèrent tout leur saoul. Il promit de tout leur répéter. Ils auraient l'essentiel du récit.

17/06/2007

AUBE, SAGA DE L'EUROPE, 28

Tous, les captifs les premiers, s'assirent au pied. A peine installés, on leur délia les mains afin qu'ils prennent leur pitance. Deux des leurs leur préparèrent un brouet d'orge, d'aspect peu engageant. Les guerriers prétendaient qu'ils aimeraient mieux mourir de faim que le humer. Leurs prises s'en trouvaient pourtant fort bien.
Négligeant cette provende de bétail, ils se jetèrent avec voracité sur la venaison séchée, leur ordinaire. Découpée, pour une meilleure conservation, en minces et longues lanières, cette chair d'un rouge presque brun dégageait un fumet à mettre en appétit les plus difficiles. La ration pour la halte disparut en un clin d'œil.
Repus, ils se tapèrent sur le ventre. Séchée avec amour au soleil ou au-dessus des braises, cette viande était leur délice. Ils en payaient le prix. Leur peau, comme celle des forgerons qui mettaient un point d'honneur à se nourrir des mêmes mets, avec encore plus de voracité, avait, sous le hâle, l'aspect malsain et rosâtre de celle du pourceau gavé. Aussitôt leur chère engloutie, ils furent pris de torpeur. Une grande partie s'allongea en vue d'une bonne sieste. Elle favoriserait leur difficile digestion peuplée, troublée, de rots, d'épaisses flatulences, de gargouillis à réveiller un mort. Les forgerons n'oublièrent pas, malgré leur somnolence, d'entraver les poignets des captifs. Ils partirent s'étendre. Aux quelques guerriers encore debout d'assurer leur garde ! Aucun, pourtant, ne manifestait la plus légère velléité de fuite.
Kleworegs - le chef doit mépriser les faiblesses humaines - et le prêtre principal - il avait juste grignoté - n'avaient pas cédé au sommeil. Ils s'étaient adossés au massif tronc craquelé. Kleworegs caressait avec volupté la rude écorce. C'était la peau d'un très vieux guerrier, marquée et griffée par les intempéries comme celle du héros l'a été par les furieuses, mais vaines, attaques des hommes. Le jour viendrait où, pour célébrer son grand âge et sa vaillance, il serait lui aussi comparé au chêne que nulle force, hors la foudre divine, ne peut abattre. Le prêtre remuait dans sa tête un obscur point de théologie. Tous deux vinrent en même temps au bout de leurs pensées. Le porteur de lin toussota.

16/06/2007

AUBE, SAGA DE L'EUROPE, p 27

Les ombres, nettes, noires, se dessinaient sous les chevaux. Les ventres, vides depuis la veille au soir, réclamaient, à force gargouillis, leur pitance. Un bon repas, un brin de repos, s'imposaient. Un peu plus loin se dressait un chêne solitaire. Enorme, élevé, il surmontait, orgueilleux, la steppe. Il ferait un havre parfait. Le prêtre le plus sage de l'expédition surenchérit. Cet arbre si opportun avait été, des générations durant, une divinité tutélaire. Il ne s'avançait guère. Le colosse ligneux, en majesté et en âge, avait tout d'un géant protecteur de la plaine. Quoi d'étonnant qu'il eût inspiré un culte à tous ceux aventurés dans ces parages !
A mesure de leur approche, il leur apparaissait de plus en plus le point de halte idéal, planté à dessein pour leur repos et leur agrément. Comme maint voyageur avant eux, empreints du même sentiment et de la même surprise, ils admiraient sa fière couronne de rameaux à l'abondant feuillage, loin au-dessus du sol. Des branches mortes, massives, la surplombaient, tendant vers le ciel leurs membres secs à l'écorce d'un morbide gris noir. Certaines étaient brisées à mi-hauteur et calcinées. C'était le tribut exigé par la foudre pour lui conférer son caractère sacré. Bien loin de détruire la gigantesque essence, il n'avait qu'ajouté à sa puissance. Avec son sommet chauve et sa couronne de ramures fournies, il évoquait la tête d'un vieux sage, porteur d'ancestraux et incroyables secrets.
Kleworegs, et tous ceux à portée d'oreille du prêtre, en eurent en arrivant la confirmation. Une niche creusée de main d'homme dans son tronc à l'écorce craquelée attestait qu'on lui avait, de toute antiquité, réservé un culte et offert sacrifices et oblations. A son tour, il l'honorerait et le remercierait de l'hospitalité de son ombre et de sa fraîcheur. Il prit son outre à demi remplie d'hydromel. Il en versa une bonne gorgée au pied du colosse.
Une telle libation était, en temps ordinaire, de la fonction et du privilège du premier prêtre. Il n'en avait pas tenu compte. Il ne s'en formaliserait pas. Il était tout à admirer le géant, si loin de sa zone de prédilection. Il ne s'en rassasiait pas. Ce chêne était un prodige de la nature et une bénédiction pour le voyageur : balise remettant sur le bon chemin l'homme fourvoyé, abri à l'ombre accueillante protégeant du soleil ardent du midi ou de la pluie battante, halte bienvenue où l'on pouvait, dans une pénombre fraîche et lénifiante, se reposer et manger le temps que les éléments déchaînés retournent à leurs entraves ou que l'œil du ciel cesse de briller à vouloir embraser la terre.

09/06/2007

AUBE, SAGA DE L'EUROPE, p 26

Ses protagonistes vivaient devant lui. Un point le frappa. Le chef y avait ses traits. Il n’en pouvait douter. Il s’était déjà vu dans l’eau calme et sur les flancs de bronze. Mais dans la figure de l'adolescent, il avait aussi retrouvé son visage... Non celui qui lui apparaissait dans les eaux sombres des étangs, celui qu’il voyait dans les yeux de sa mère chaque fois qu’elle se penchait sur lui. Il était aussi clair, aussi présent, que s’il plongeait, là, dans son regard éteint depuis déjà plus de deux lustres. L’autre, avait-il jamais existé ?
Rien d’étonnant ! Il était son ancêtre et celui de nombreux autres rois... Son épouse-prophétesse ? Elle n’avait guère été clairvoyante, sauf à appeler rois, comme de tradition, les maîtres d’un clan. Mais alors que les femmes ne peuvent transmettre le sang, son père à elle, premier guerrier à avoir accédé au titre de roi des rois, avait lui aussi son visage... Si le songe allait s'accomplir ? Avant d’arriver, il y réfléchirait.
Son dernier raid, aux trésors si rares, lui ouvrirait-il la voie vers la plus haute royauté ? Il n’était que petit roi, apparenté de très loin aux premières familles. Plus de la moitié en était plus proche. Le roi des rois a beau être élu, ce ne sont pas des titres très éloquents à prétendre à ce rang. Depuis que la royauté n’était plus réservée aux robes de lin, n’importe quel regs avait autant de chances que lui d’accéder au trône... Il était un regs
Il fut soudain secoué de rire. Voilà pourquoi Bhagos avait confié à des troisième caste le secret du métal. Si les prêtres l’avaient reçu, ils auraient retrouvé leur puissance d’antan. La royauté eût été de nouveau leur apanage.
Quelle subtilité dans ses constructions ! Il prévoit tout si longtemps à l’avance ! Il avait, au travers de cette incompréhensible faveur, pris le parti de ceux qui se battent pour apporter les victimes sur les autels contre ceux qui les y immolent.
Ce qu'il veut, il l’obtient. Quoi qu’il arrive, il était dans ses mains.
À quoi bon s’inquiéter ? Bien agir et espérer son soutien avait toujours été sa devise. S'il devait le favoriser, c’était déjà décidé. Il le lui manifesterait par des signes.
Il les attendrait, sans se bercer de faux espoirs. Sur son nom, sur celui d’un des siens, l’ancestrale prophétie se réaliserait un jour.

07/06/2007

AUBE - LA SAGA DE L'EUROPE (p 25)

Lui, redouter une telle attaque ? Si par malheur elle avait lieu, il n’aurait nul besoin d’aide pour appliquer la terrible loi. Elle avait été jadis moins cruelle. Les clans qui avaient failli à ce code effectuaient les besognes répugnantes et infâmes. Leurs faces veules portaient témoignage de leur honte et des crimes de leur lignée.
Assez roulé sur cette pente ! Ses pensées prenaient un tour trop sinistre. Pourquoi s’attarder sur ces sombres idées de trahison et d’indignité ? Mieux valait revenir à son rêve. Il pouvait sans souci muser dans ses souvenirs. Sa troupe n’avait rien en commun avec le petit groupe dont son songe avait vu la fin, que la race. Au lieu de quelques familles réunies, avec femmes et enfants, autour d’un chef, obligées de se déplacer la moitié du temps en terres peu sûres, elle ne comptait que des hommes tous en âge et en capacité de se battre. Son regard portait loin. Elle verrait arriver n’importe quelle autre troupe et pouvait l’accueillir selon ses intentions, quand la minuscule bande de son rêve ne devait jamais se départir de sa vigilance sous peine de risquer périr.
Son rêve... Il n’était que la vision, ressentie comme la vraie vie, de l’épopée fondatrice de son clan... Un récit presque clandestin. Ses rois se le repassaient en secret, de père en fils. Les vraies épopées chantent le rôle des première caste, content les exploits des dieux. Les déclamer était le monopole des récitants. Il avait un peu oublié cette geste. Ils l’avaient persuadé qu’elle était, comme toutes celles de sa sorte, mal composée, triviale, côtoyant à chaque verset le blasphème, à jamais indigne de rester gravée dans l’esprit d’un ner.
Comment avait-il pu, aussi longtemps, rejeter ce dit qui avait bercé sa jeunesse ? Le frère de son père le chantait si bien. Comment avait-il, la nuit dernière, soudain resurgi ?… Il pensait à son butin.
Il essayait, en vain, dans la lucidité de l’éveil, de s'en réciter les vers qu’il avait eus en tête, au moindre mot près, dans son songe. Et quelle coïncidence qu’il se soit terminé à l’instant même où le récit, du moins dans son souvenir, s’achevait ! Sa mémoire le trahissait-elle, ou n’avait-il pas de fin ? Il n’avait qu’une certitude. Son arrêt brutal le laissait face à un vide béant, d’où naissaient, jumeaux, fascination et effroi. Omission ou volonté délibérée du barde, oubli ou désir qu'il soit inachevé, sa fin manquait. Un adage des récitants veut que de tels chants ne meurent jamais, dans l’attente de qui les scellera... non en mots, en actes. Si les dieux lui signifiaient, par ce songe, que ce serait lui ?