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29/06/2007

AUBE, SAGA DE L'EUROPE, 39

ACCROCHAGE




La sieste était terminée. Les charrons avaient examiné tous les véhicules. Aucune réparation importante ne s'imposait. Les forgerons, léchés par les rayons du soleil, étaient reposés. L'ombre épaisse de l'arbre les avait rejoints, rattrapés. Il était temps de partir. Ils n'attendaient qu'un ordre.
Kleworegs avait fini d'écouter le prêtre. Il l'avait accompagné un instant quand, vexé de leur inattention et de leur désinvolture, il s'était éloigné de ses auditeurs. Qu'ils restent, émoustillés par ses considérations sur l'état du monde et la perversité des Muets, à échanger leurs plaisanteries graveleuses ! Ils riaient, se racontant de grosses blagues peu ragoûtantes, plus malpropres qu'obscènes. Un beau ramage ! Cela commençait à bien faire. Il était loin d'être prude, mais ces propos, bons pour des serviteurs, n'étaient guère à son goût. Il se releva. Il mit son glaive au côté. Les guerriers se turent. Les rires gras cessèrent.
Le calme s'installa. Les guerriers debout réveillèrent leurs compagnons encore assoupis en dépit de leurs joyeuses clameurs. Il fit un tour d'horizon de ses troupes. Par acquit de conscience, il jeta un coup d'œil sur ses captifs endormis. Leur pitance ne les avait pas rendus somnolents, mais ils avaient jugé, avec un bel ensemble, qu'un surplus de repos était bon à prendre. Il les réveillerait en dernier. Bon sommeil et nourriture simple, mais abondante, c'était son secret pour faire de ces pouilleux de beaux serviteurs assurant un maximum de travail sans rechigner.
Il allait regarder du côté des sentinelles. Il n'y aurait, en un tel endroit, pas songé un autre jour… mais il y avait ce rêve, revenu le travailler. À première vue, elles accomplissaient leur office à merveille... Hélas, rien ne ressemble plus à un guetteur éveillé qu'un autre endormi. Il lui suffit de s'être, avant que le sommeil ne le prenne, adossé à un arbre ou appuyé sur sa lance.
(« Sont-elles toutes sur le qui-vive, promptes à l'alerte et à la riposte ? ») Son expérience lui hurlait que non. Il était fatal qu'une – (« Bien beau s'il n'y en a qu'une ! ») – d'elles, comptant sur la vigilance des autres, somnole ou rêvasse. Si chacun se fiait ainsi à autrui pour assurer la garde, la catastrophe montrerait vite son nez.
Il ne faisait encore que le subodorer. Il le vérifierait sans tarder. Priant Thonros de s'être trompé, il prit son javelot. Il se campa face à l'arbre sacré et lui demanda, en une muette supplique angoissée, son pardon. Son sacrilège était pour la bonne cause.

27/06/2007

AUBE, SAGA DE L'EUROPE, 38

La conjonction de sa passion et de la suffisance incapable et avide du celui qui avait prétendu sauver son épouse et n’avait su que lui prendre ses plus belles brebis, avait été le déclic. Elle l’avait amené à son but ultime. Soudain – il l’avait expliqué à Egnibhertor un soir bien arrosé où il était en veine de confidences –, il avait cessé de croire aux pouvoirs et à la puissance des prêtres et, surtout, à leur science. Trop, celui qui n’avait su guérir sa femme pour le premier, ne méritaient pas d’exercer leur sacerdoce. Les dieux les jugeaient indignes d’être médiateurs entre eux et les humains, ou investis d’une parcelle de leur pouvoir. Ils se refusaient à exaucer leurs prières. Les maîtres du métal réussissaient, eux, chaque jour, le prodige de transformer certaines pierres, choisies et traitées selon un rituel long et secret, préservé d’âge en âge, en armes et insignes... Et il n’y avait pas de ratés, pas de victimes innocentes d’un homme trop léger pour le grand pouvoir qu’il prétendait maîtriser. Entre les guérisseurs ou augures, bien peu efficaces, et les forgerons, auteurs sans faille du plus mystérieux changement, les vrais prêtres, animés de l’étincelle divine, n’étaient pas ceux qui en portaient le titre.
Il l'avait, dans le secret de son cœur, ressassé et léché bien des lunes. Mais, homme jeune ayant prouvé sa parfaite capacité à engrosser son épouse, il avait suivi les traditions et la nature. Malgré ses soucis et l’agitation de ses pensées, son remariage n’avait pas tardé... Son second veuvage non plus... Un veuvage tout ordinaire. Pendant son absence, sa femme, à la grossesse elle aussi prometteuse, n’était un soir pas rentrée. Il n’avait su son sort qu’à son retour, quand il s’était étonné de ne pas la voir l’accueillir. Elle était tombée dans un trou d’eau profond et sans margelle où elle venait puiser quand les sources étaient taries ou qu’il faisait trop froid. C’était un accident assez commun. Son mépris des prêtres n’avait pu causer ce malheur, avertissement des dieux bafoués dans la personne de leurs servants.
Il ne prit, cette fois, qu’une décision. Il se résolut à une troisième union. Il n’aimait pas, n’aimerait sans doute jamais cette femme, mais l’avait engrossée dès leurs noces. Forte comme un vieux chêne, issue d’une bonne lignée féconde en mâles solides (C'était leur seule fille, c'était son seul charme), elle représentait son nouvel espoir d’enfanter un fils vigoureux et digne de lui. Jusque là, malgré sa richesse, elle était son bien le plus précieux.
Quand ils étaient partis, sitôt finie la saison froide, toutes les apparences d’une grossesse facile étaient là... Cela faisait plus de quatre lunes. Egnibhertor pensa à sa vieille épouse. Serait-elle là pour lui apprendre la mort de celle de son ami, comme deux fois déjà, ou pour lui faire partager sa joie de la naissance d’un héritier ?
Cet héritier, qui serait peut-être ce que son père rêvait, ce que lui, Egnibhertor, n’osait même plus rêver : un guerrier, un prêtre... un roi ?
Bhagos le distributeur lui avait pris ses deux premiers enfants avant même leur naissance. Il connaissait les légendes sacrées. Il y avait là plus qu’un signe... une promesse.

26/06/2007

AUBE, SAGA DE L'EUROPE, 37

Egnibhertor, le seul qui eût pu en être jaloux et la lui contester, n'en voulait pas et n'y aurait pas songé un instant. Il était aussi riche, sinon plus, mais n’aurait pas, lui, élevé la voix pour revendiquer le statut de guerrier pour les siens, ni même pour soi. Il avait assez de troupeaux, de biens, de serviteurs, pour s’en contenter jusqu’à son dernier jour. Pourquoi se compliquerait-il la vie ? ... Ultime argument, décisif à ses yeux, il n’avait pas d’enfant et, à en croire prêtres et sorcières, nul espoir d’en avoir un jour. À quoi bon revendiquer en faveur d’improbables (même les prêtres peuvent se tromper) descendants ! Après lui le ciel rouge des dieux !
Il n’avait fondé aucune famille, et n’en espérait plus. Les lois étaient claires. En vertu d’obscurs et lointains liens de parenté, tous ses biens reviendraient après sa mort aux enfants – l’aîné ou le fils choisi – de son rival et patriarche... Peut-être, si l’ambition de Pewortor était assez forte, ce fils deviendrait-il un jour guerrier... Pourquoi pas prêtre, avec tout le respect se rattachant à ces fonctions... S’il n’y parvenait pas, il serait au moins riche des biens de leurs deux familles. À sa place, il s’en serait contenté.
L’enfant de Pewortor ! ... Il eut un petit sourire triste. Il était presque aussi virtuel que les siens. Ce n’était pas faute pour le colosse d’avoir tenté d’être père, ni d’avoir prouvé sa capacité à l’être... Mais le malheureux patriarche – sans enfant en dépit de son titre – avait joué de malchance. (Moins que ses épouses, mais un mâle n'y pense pas).
Sa première femme, une rousse odorante, saine et robuste, était morte d’un mal inconnu qui l’avait emportée dans d’atroces souffrances – mâchoires contractées, muscles de pierre tendus à se déchirer – au cours de sa grossesse jusque là aisée. Les dieux savent combien, au cours de sa maladie, il avait multiplié prières et oblations, sacrifiant, sur les conseils du prêtre-guérisseur, de ses plus belles bêtes à des divinités muettes.
Elles ne les avaient pas entendues, ou n’y avaient pas répondu. Il avait cherché, en vain, à comprendre.
Il en avait inféré deux décisions. La première, conforme, qu’il devait se remarier d’urgence. La seconde, devenue depuis lors une idée fixe, l’explication de sa prétention à se mesurer à la plus haute caste, que les prêtres ne savaient rien.
C'est son désir et son malheur extrême qui l'y avaient conduit. Il n'y aurait sans doute jamais pensé sinon. Il était, comme tous les siens, tétanisé par le respect dû à ceux du sacré. Il ne les aimait pas. Il ne s'en cachait pas. Jamais il n'aurait nié leur essence supérieure.

18:35 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0)

25/06/2007

AUBE, SAGA DE L'EUROPE, 36

Il avait assisté à nombre de cérémonies propitiatoires et de sacrifices. Les prêtres, vêtus d’une longue bande de lin écru leur couvrant le bas-ventre et leur barrant le torse, laissant à nu la poitrine et l’épaule, côté cœur, officiaient et dédiaient un porc bien gras ou un bélier à l’épaisse toison à Bhagos le distributeur ou au divin couple-fratrie de la nature, à Thonros le dieu des combats ou à Dyeus Pater, le père jour. Chaque fois, il avait remarqué la ressemblance entre le moment du sacrifice et celui où, entouré de ses assistants, il fondait le métal et le forgeait en mille formes agréables à Thonros. Ses vêtements (il portait un lourd et épais tablier de cuir pour se protéger des escarbilles et du brasier de sa forge) et son autel étaient différents, ainsi que sa coupe de cheveux et de barbe, très longs et libres chez les prêtres, raccourcis avec soin chez eux. Garder un système pileux abondant, sauvage, gras, au milieu de flammèches et d’étincelles indisciplinées, était folie. Pour tout le reste, pour l’essence de la fonction, pour tout le rituel et l’appel aux dieux, il y avait plus qu’une similitude, une réelle parenté qu’ils devraient admettre un jour. Il faudrait résoudre ces histoires de barbe et de cheveux longs, signes distinctifs de l’élite, véritable handicap pour eux, en contact quotidien avec l’élément igné... On pourrait les protéger sous un casque et un plastron. Ce n’était ni fondamental ni urgent. Il en parlerait à Egnibhertor, son rival pour la qualité des armes, mais aussi son meilleur ami, homme de très bon conseil.
Il considéra longtemps son glaive, planté en terre, et celui qu’Egnibhertor, étendu à trois pas, arborait (une tolérance) au côté. Ils étaient, comme le reste de leur production, à leur image. Ses armes étaient massives, faites pour des guerriers tout en muscles durs et puissants à briser une lanière rien qu’en les gonflant. Celles d’Egnibhertor, plus fines, convenaient à chacun, de l’adolescent à sa première campagne au vétéran recru d’années et au bras moins sûr. Les seconde caste ne prisaient rien tant que la force pure. Ils préféraient de loin les massifs glaives, les lourdes haches, les énormes massues. Il recevait la pratique de ceux qui se targuaient d’être les meilleurs, les plus hardis combattants.
Ces hardis combattants, à l’usage, en rabattaient beaucoup de leurs prétentions et se rabattaient, avec sagesse, sur les armes légères, bien plus maniables. Tant pis si elles étaient plus fragiles. Leurs glaives respectifs allaient à deux genres de guerriers. Deux athlètes se mesuraient en duel, le porteur des siens l’emportait, sans coup férir, sur le champion de celles de son rival. Un combat singulier opposait deux hommes de force moyenne, la victoire revenait à celui qui en maniait un ouvré par Egnibhertor. Avec de bons réflexes et un minimum d'agilité, il avait dix fois le temps de tuer son adversaire avant qu'il ait même eu le temps de se mettre en garde. Les glaives de Pewortor étaient des armes de chefs et de héros, de parade et de tournoi. Ceux de son rival, des armes. C’est pour cela que l'un avait accédé si jeune à sa haute dignité.

24/06/2007

AUBE, SAGA DE L'EUROPE, 35

Qu’importaient les redites et les répétitions ! Il leur en rebattrait cent fois les oreilles, jusqu’à ce qu’ils le suivent. C’était les prendre à contre-pied. Quoique rêvant d'être reconnus guerriers, ils se contentaient de leur présent état. Lui, fort de son droit, demandait, voire exigeait à l’occasion, bien plus que tout ce à quoi ils aspiraient. Là où n’importe lequel de ses pareils se satisfaisait de sa richesse – leurs troupeaux, gardés par de solides et massifs serviteurs, étaient réputés pour leur abondance et leur beauté –, il réclamait, avec l’âpreté de qui sait ce qu'il vaut, l’égalité, plus encore, le respect ; et il posait ses exigences avec une arrogance confinant au déni sacrilège de l’ordre immémorial. Il n’en avait cure. Il avait acquis son titre en étant de loin le meilleur des siens. Il en serait bientôt de même pour eux. Leur supériorité éclaterait au grand jour et serait reconnue de tous... Le temps viendrait où il leur obtiendrait le statut de guerrier... Ce ne serait qu’une étape. Un jour, des forgerons prêtres, égaux aux bhlaghmenes ou les ayant remplacés, entretiendraient les flammes des autels et y accompliraient les sacrifices solennels. C’était leur destin. C’était le sien de le leur préparer.
Il se serait vu volontiers, avec une volupté extrême, dans la peau d’un de ces prêtres dont il appelait l’émergence de ses vœux. Il était, par sa force et toute sa sensibilité, beaucoup plus proche des guerriers, mais ceux qui combattent, bien qu’on élise les rois parmi eux, n’étaient que la seconde caste. Ils devaient, en théorie, respect aux intermédiaires et interprètes de la Divinité sous tous ses avatars.
Il était fondé à exiger ce statut. Les première caste, par leurs appels aux dieux, en obtenaient la faveur, la glorieuse victoire, la fécondité des femmes et des terres. Les siens entraient en contact avec la force divine avant de fondre le métal et d'ouvrer les belles armes. Et si les rites nécessaires à l’obtention du meilleur bronze tenaient plus dans des gestes que dans des formulations longues et obscures, à psalmodier des heures durant sans en rien changer, ni en omettre un mot, ils connaissaient des dizaines de gestes précis et interprétaient les messages sacrés des dieux à travers les minimes variations de couleur du métal ardent. Ils devaient remuer dans leur tête des formules, transmises de père en fils ou de maître à disciple, tout aussi mystérieuses et incantatoires.