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21/07/2007

AUBE, SAGA DE L'EUROPE, 49

Ils arrivèrent sous la branche, à son exacte verticale. D'autres vétérans se précipitèrent. Ils l'aidèrent à se mettre debout sur le dos de la rosse. L'un d'eux, avec des gestes amicaux et presque tendres, lui passa sous le menton la corde du supplice. Dans la situation où il se trouvait ! Le guerrier si précautionneux voyait-il combien ses gestes étaient risibles ? Cet amusement fut bien fugitif. À l'instant, d'autres sujets, vitaux, requirent tous ses soins. Il devait se tenir sur la pointe des pieds pour éviter d'être étranglé par le cuir qui lui enserrait la gorge. Il avait mal. Ses kilos en trop, pesant à ses extrémités, tiraient tous ses muscles. Il serait, s'il s'en sortait, toujours tempérant... Ah, s'il avait participé avec plus de régularité et de zèle aux danses des guerriers ! Il aurait su faire des pointes. Il souffrirait moins.
(« Nous y voilà ! ») Il s'était familiarisé, pendant leurs deux jours de cohabitation forcée, avec son caractère. La rosse dont il sentait les dorsaux sous le coussinet de ses orteils était plus susceptible que ces plantes dont les gousses éclatent, projetant leurs graines à l'entour, au plus léger effleurement. Une vraie boule de nerfs. Le moindre éternuement, la plus infime douleur, la faisaient se cabrer, ruer, se rouler à terre. Sa situation était précaire. Le guerrier désigné comme bourreau lui parla avec douceur. Sensible à ce ton et à ces sonorités inhabituels, elle consentit à observer la plus stricte immobilité. Pourvu qu'elle persiste dans ces bons sentiments ! (« Bhage ! Que rien ne vienne la troubler ! ») Un peu trop de vacarme, un taon en mal de piqûre, elle se lancerait, en un instant, dans un furieux galop, causant sa mort nette et sans bavures.
Kleworegs s'approcha, l'allure calme et décidée. Il fut très admiré. Ainsi marche le dieu de la justice. Il installa son cheval, le plus beau de la troupe comme il sied au chef, près de la vieille bourrique, autant pour la surveiller que la maintenir.
(« Pourvu que, de jalousie, elle ne se mette à ruer ! ») Ses craintes en voyant arriver le superbe étalon furent vaines. Elle était d'un calme exceptionnel, quasi hiératique, comme consciente de la solennité du moment.
– Honte sur toi, qui as dormi pendant ton tour de garde ! J'espère que tu as eu le temps de t'en repentir la soirée d'hier et ce jour !
Il regarda son roi droit dans les yeux. Il ne desserra pas les dents. La question était de pure rhétorique. Il n'attendait pas de réponse. Il l'interrogeait à seule fin d'exposer sa théorie de la discipline.

20/07/2007

AUBE, SAGA DE L'EUROPE, 48

Toujours juché, le pied bot fit coulisser le nœud coulant. Souple, bien fait, il briserait net le cou de la victime, au lieu de la laisser étouffer longtemps, langue pendante et yeux exorbités. Cette perspective le dégoûta. Il examina une nouvelle fois son travail. Kleworegs n'irait pas jusqu'au bout, mais... Autant lui éviter une mort ignominieuse, s'il était soudain devenu sanguinaire.
La corde était prête. Les conversations n'avaient pas cessé durant ces manipulations. Elles se turent d'un coup. La branche, la corde, rendaient présente la mort. Toute une cour de justice délivrant son jugement n'eût pas été plus éloquente. Le gros jeune homme, témoin impassible de tous ces macabres préparatifs, eut le plus grand peine, surpris par ce silence tombant comme une chape de plomb, à retenir des frissons. Tout était fait pour allonger au maximum les préliminaires de son exécution. C'était exaspérant... c'était rassurant. On ne mettait pas sans raison sa fermeté d'âme à l'épreuve. Combien, à sa place, seraient déjà devenus fous ?
Malgré son courage, il peinait à dompter la bête en lui, dévorée par la peur. Une irrépressible coulée de sueur parcourut son échine. Dieux merci, nul ne s'en aperçut dans la lueur du jour passant à la brune.
Il avait, dans son angoisse, une énorme envie de hurler. Qu'on en finisse, par les dieux ! En même temps, il regardait tous ces préparatifs comme s'il observait des fourmis traînant du grain tombé sur un sentier ou des corbeaux se disputant une charogne. Bien plus, son esprit sortait de son corps. Un second lui, impalpable et intangible, l'examinait et le jugeait. Il était satisfait. Son premier, sur sa rosse, se tenait bien devant la mort.
Il affecta une totale indifférence. Elle lui vaudrait l'estime générale. Le vétéran qui l'avait désentravé prit la haridelle par la bride et la mena vers l'arbre d'un pas lent, mais décidé. C'était le cheval le plus laid et le plus rétif parmi tous ceux capturés. Quelle honte de chevaucher cette bête, plus proche du cheval servile venu du midi outre les montagnes que du coursier ! Elle en effaçait son angoisse.

19/07/2007

AUBE, SAGA DE L'EUROPE, 47

Les forgerons frétillaient d'aise à l'idée du proche spectacle. Il se crispa. Il eût été bien inspiré de les en priver eux aussi. N'étaient-ils pas d'un statut inférieur ? Mais ils étaient des leurs, avaient capturé nombre de ces Muets exilés derrière les chariots du butin, pris aux ennemis des trésors sans pareil. Les traiter comme leurs captifs eût été inconcevable. S'il leur en confiait la garde ? Ils y verraient une mesure vexatoire. Mieux valait l'oublier. Quel dommage que ces armuriers soient aussi capables, et aussi bons guerriers – S'être ainsi piégé ! – aussi bons combattants. Il les eût, sinon, avec plaisir et sans scrupule aucun, relégués à des tâches viles et inutiles, possédant toutes l'inestimable avantage de les tenir éloignés du gibet. Ce n'était qu'un rêve. Mettre à l'écart des hommes de cette trempe, à commencer par leur patriarche, n'était pas si facile.
Qu'importe, Il avait son plan – Il déplairait aux prêtres. C'était le moindre de ses soucis – pour résoudre le problème posé par ses prétentions. Il ferait, dès que l'occasion s'en présenterait, un don au colosse... Un don qui calmerait ses ardeurs et le disqualifierait... Oui, ça devrait marcher... Et il n'avait pas d'autre solution.

Le temps de la réflexion était passé. Son regard revint vers l'arbre gibet. Un autre vétéran, agile comme un écureuil malgré sa démarche claudicante, grimpait, s'aidant de ses excroissances maladives et de ses chancres, le long du tronc épais. Arrivé à la fourche d'où partait à angle droit la branche destinée à recevoir la corde, il s'y engagea sans crainte. Elle semblait solide, pleine de vie à voir les bouquets de feuilles roussissant, de taille à supporter sans se briser le poids de deux beaux taureaux. Même chargé de tous les crimes de la terre, un homme ne pèse jamais autant.
Il avança le plus loin possible. Il détacha de sa ceinture son long lasso de cuir tressé. C'était son meilleur ami. Il en usait avec une rare virtuosité et se disait capable d'arrêter avec lui un aurochs en pleine course. Il s'en était déjà souvent servi pour capturer de jeunes bovins ou des serviteurs évadés. Une fois, et il en était très fier, pour immobiliser un mange-miel furieux attaquant une troupe de petits paysans. Il l’était moins en ce jour. Il servirait, assujetti sur la maîtresse branche, à une trop sinistre besogne. Il oublierait de le reprendre si le jeune garde y périssait accroché.

18/07/2007

AUBE, SAGA DE L'EUROPE, 46

Le regard de Kleworegs était encourageant, malgré une affectation de brûlante sévérité. Il sursauta. Il ne doutait plus. Il n'était pas encore mort. Depuis qu'il avait posé les yeux sur lui pour lui délivrer sa condamnation, il en avait eu la confuse appréhension. Elle avait dormi en lui, vague, nébuleuse. Il n'avait jamais su, tout au long de son calvaire, si elle était fondée ou s'il s'agissait d'un chemin de traverse pris par son imagination pour fuir la mortelle réalité.
Ce simple regard, où tant d'autres n'auraient vu qu'une sentence de mort sans appel, avait transformé son fol espoir en une virtualité ne demandant qu'à prendre corps. Il ferait tout pour qu'elle se réalise. Il sortirait vivant de l'épreuve. Cette certitude intime l'envahit. Il se retint pour ne pas éclater en sanglots. Ce serait le comble s'il ne bridait pas ce réflexe idiot. Il passerait pour lâche devant la mort, quand il n'était que soulagé et joyeux devant la perspective d'être sauvé... Sans compter, suprême ironie, que ses larmes, mal comprises ou mal interprétées, pouvaient, cette fois, lui valoir une mort sans appel. On ne pardonne pas aux couards.
Il fit un énorme effort. C'était vital. Il parvint, à l'ultime seconde, à les refréner. Juste à temps. Un des vétérans s'approchait.
Il désentrava ses pieds et libéra ses jambes. Son chef fit s'écarter les captifs. Ils ne verraient ni entendraient rien de ce qui suivrait. Un guerrier ne meurt pas de la main des siens devant des gens d'un statut inférieur, encore moins devant des étrangers et des captifs. Ce n'était pas le pire. Il pouvait flancher au dernier moment, hurler, implorer pitié. Il n'y croyait guère. Il n'était pas de ceux qui faiblissent à l'heure de vérité, et s'y dégradent... Il n'avait pas le droit d'en négliger le risque. Quelle honte si les yeux malveillants des Muets surprenaient un tel accès de faiblesse ! Les guerriers admirent les raisons de ce surcroît de travail. Sans maugréer ni protester, ils les rassemblèrent et les forcèrent à s'asseoir derrière les chariots de butin.

05/07/2007

AUBE, SAGA DE L'EUROPE, 45

La vue de l'arbre changeait tout. Tous les guerriers, même ceux qui avaient témoigné de la plus mesquine hargne à son encontre, se turent. La vision du bois sacrificiel se découpant dans le ciel parcouru de traînées sanglantes annonçait la mort prochaine d'un des leurs. Le jeune homme dodu n'était pas un bon camarade. Ils ne le connaissaient guère... Ils se mettaient à le regretter, à regretter leur attitude. Elle avait été, Kleworegs avait raison, indigne. Bien des négligents exilés à l'arrière-garde, y compris les plus durs envers lui, se jurèrent, sur cet homme qui allait mourir (serment solennel et contraignant), d'exercer leur vigilance avec un zèle accru. Il y avait peut-être dans ces décisions de la peur. Il y avait surtout le sentiment, d'autant plus fort qu'ils l'avaient houspillé avec plus de violence, qu'ils auraient pu être à sa place, et moins bien se tenir. Celui qui allait périr avait été courageux, un peu féroce, même, mais cela ne messied pas à un vaillant combattant. Il ne se liait pas. Il était taciturne et distant. C'était sa nature. Personne ne pouvait prétendre qu'il lui avait, sauf la veille, fait du tort. Aux ennemis, oui, mais sont-ce des personnes ? ... Et c'était son devoir de guerrier. Nul ne devrait salir sa mémoire quand il aurait expié.

Kleworegs ressentait, en empathie, ces tempêtes sous leur crâne. Les captifs se réjouissaient. Un drame plaisant se déroulait sous leurs yeux. Ils n'avaient pas tous les jours l'occasion d'assister à l'exécution d'un ennemi. Seule la crainte que leur joie mauvaise n’entraîne des représailles les dissuadait de la manifester plus fort. Que le maudit soit tué par les siens n'ôtait rien à leur plaisir. Seuls les plus courageux et les plus récents, impatients dans leurs liens, boudaient leur joie. S’ils avaient pu l'expédier eux-mêmes chez ses pères ! Ce bonheur leur était interdit. Ils se contenteraient du spectacle. La mort d'un oppresseur est toujours agréable.
Il ne fut pas long à percer ces sentiments. Il y mit le holà. Ils n'assisteraient pas au supplice. Pour les empêcher d'en rien voir, il installerait autour d'eux, leur bouchant la vue, un cordon de chevaux et de chariots, et les éloignerait au maximum du gibet... C'était la moindre des précautions.
Ils étaient arrivés au pied de l'arbre. Il mit pied à terre, et tous après lui.