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31/07/2007

AUBE, SAGA DE L'EUROPE, 59

Les nouveau-venus arrivèrent aux lourds véhicules. Kleworegs proposa à leur admiration ce qu'il – Pewortor fronça les sourcils – ce que les forgerons de sa troupe, sous les ordres et sur l'initiative de leur rusé patriarche, avaient intercepté au cours du dernier raid.
Ils étaient bâchés et clos de lourds battants de cuir. Pewortor mit un point d'honneur à dénouer lui-même les lacets fermant les portes de celui aux plus merveilleux trésors. Il écarta avec affectation l'un des panneaux, imité en tous points : gestes, attitudes, mimiques, par son compagnon Egnibhertor, chargé de l'autre.
Les rayons du soleil se ruèrent sous la bâche, faisant briller et resplendir de mille feux le miroir de bronze tout devant, juste à l'entrée. Réfractés par la surface plane et polie avec soin, ils frappèrent les yeux du patrouilleur. Il grimaça, l'air niais. Comment ces rais pouvaient-ils jaillir du butin ? Il se passait la main devant les yeux, à la fois de surprise incrédule (« Se seraient-ils emparé d'un morceau du soleil ? » ) et pour se les protéger. Pewortor sortit le flan de métal brillant et le lui présenta. Il eut sa deuxième surprise, moins saisissante, aussi spectaculaire. Un visage (le sien, il se touchait du doigt le bout du nez et la scène se reproduisait à l'identique) apparaissait à la surface du disque de bronze. Il s'était parfois miré dans l'eau calme des étangs, et y avait vu ses traits, bien plus flous, plus imprécis. Cet objet, créé de main d'homme (« de main d'homme ? » ), lui renvoyait plus que son image, son double.
– Et ce n'est pas comme l'eau dormante, qu'un souffle de vent ou un caillou lancé par un polisson, tout frétillant à l'idée de t'éclabousser et sûr que tu ne pourras le rattraper pour le talocher, trouble jusqu'à effacer tes traits. Ne souffle pas dessus, c'est tout... et même... ils réapparaîtront plus vite et mieux que sur l'eau calmée.
Fasciné, il continua à regarder le bijou de métal poli. Ses doigts étaient graisseux d'un récent repas. Pewortor grimaça, dégoûté. Il devrait le frotter à user son chiffon pour lui rendre son lustre. Cette corvée avait son bon côté. Il en profiterait, juste compensation, pour étudier une fois encore son bronze si clair.
Le patrouilleur leva la tête.
– Tu me dis que ça vient des Muets. Te moques-tu ? Ce sont des bêtes. Comment pourraient-ils ouvrer un objet aussi splendide ?
– Je l'ai pris chez eux, pas à eux. Attends : ce que je t’ai montré à l'instant, que tu as tant admiré, est un de nos moindres trésors. Repose-le à sa place... Là, oui, sur l'étoffe, et regarde.

30/07/2007

AUBE, SAGA DE L'EUROPE, 58

Il négligea ces derniers mots. Il était trop fâché, pire, humilié, de ce défaitisme. Il ne s'en cacha pas. Son ton criard, inhabituel, le trahissait.
– Nous non plus, nous n'avons rien eu au début. Mais nous avons chevauché, chevauché, jusqu'à trouver de forts partis de Muets. Ils avaient de grands troupeaux et de nombreux captifs. Nous les avons tous défaits, avons pris tous leurs biens, et ramenons tout ce que tu vois... Sans compter le plus beau, que tu ne vois pas. Il est dans les chariots. Nous l'avons récolté tout à la fin. Tu vois, ça marche, quand on combat jusqu'au dernier jour.
Pewortor se planta devant eux.
– C'est nous, les forgerons, qui l'avons capturé !
Le chef de la patrouille regarda le colosse. Il aurait bien voulu le toiser... Exercice difficile, qui perd toute efficacité quand on doit lever les yeux sur son antagoniste. Kleworegs préféra parer à la confrontation.
– J'espère ne plus être très loin de chez moi.
– Nous y sommes passés, le temps d'une très courte halte, il y a un quartier. On t'y attendait avec impatience, mais sans inquiétude. À croire qu'ils sont habitués à tes retours tardifs.
– Habitués, et heureux ! Plus je rentre tard, plus beau et riche mon butin... Tu as dit à un quartier. Pour nous, ça fera plus.
– Détrompe-toi, nous sommes allés au pas, et sommes passés saluer des rois.
– C'est possible, mais j'ai les captifs à ménager, et les bœufs ne vont pas aussi vite que les chevaux, même s'ils se fatiguent moins.
– Oh, des bœufs nous auraient rattrapés !
Devisant, ils remontèrent le long de la troupe. Kleworegs présentait les siens, commentant leurs exploits. Medhwedmartor les suivait de près, raide comme piquet. Le contraste entre son corps, toujours aussi grassouillet malgré les repas sautés, et son visage farouche, eût pu prêter à rire... Mais dans cette seconde vie, don de son roi en dépit de Bhagos, nul ne s'y risquerait sans s'en repentir. Personne ne s'en sentit d'humeur. Ils avaient plus intéressant à faire. Ils admiraient la longue théorie de captifs, de beaux bovins, de petits chevaux piaffants.
Pewortor chevauchait en tête au moment de la rencontre. Il avait préféré, pour éviter tout esclandre, retourner avec les siens. Ils étaient rassemblés auprès des chariots de butin, emplis de richesses moins spectaculaires que les captifs ou le bétail, mais bien plus étranges et rares.

29/07/2007

AUBE, SAGA DE L'EUROPE, 57

Kleworegs, au corps à peu près intact, eut une moue navrée. Avec quel mépris, pas plus tard que l’avant-veille, ceux qui exhibaient, si fiers, leurs cicatrices avaient-ils moqué la coutume des Muets de se faire des blessures et de les présenter comme preuve de vaillance ! Avec quelle vigueur l'avaient-ils approuvé quand il avait expliqué combien, pour un vrai guerrier, l'important n'est pas celles reçues, mais infligées ! Deux jours avaient passé. Ils l’avaient oublié, et étaient tombés dans le même ridicule.
Il allait le leur rappeler et dauber sur leur légèreté. Un autre combattant, lui aussi au corps intact, connu de tous pour sa hardiesse et ses ravages, le devança. Certains vantards oubliaient les peu glorieuses circonstances de leurs cicatrices (Il ne parlait pas des marques d'épreuves. Un homme d'honneur les ignore.) Il interpella les deux qui riaient le plus fort. Un soir d'ivresse, ils s'étaient blessés l'un l'autre croyant frapper un ennemi. Plus très farauds, ils se turent. Il se tourna vers un autre groupe.
Ceux-là étaient connus pour leur hardiesse, et presque autant pour leur maladresse et leur raideur. La honte les stimula. Ils le prirent de haut. Ils avaient voulu faire sentir aux jeunes, participant à leur premier raid, combien il est digne et glorieux de mépriser la douleur et de se précipiter, malgré les risques, au plus fort du combat. Il était bien bête, ou bien malveillant, s'il ne l'avait compris.
Ils se calmèrent. Seul un petit malin plaisanta sur la petitesse du sexe du sermonneur. Sa remarque sortait du sujet. Elle tomba à plat. Nul ne se sentait assez belliqueux pour la reprendre ou l'exploiter. Tout se termina en péans à leur gloire.

Ils reconnaissaient ces bois, ces rivières. Leur village était, à moins d'un quartier, un peu à main gauche du levant en remontant du côté des mousses. Quoique guidés par le seul butin, ils ne s'étaient guère fourvoyés.
Le lendemain matin, ils croisèrent un petit groupe porteur des insignes du conseil royal de Kerdarya. Ils échangèrent de longs et cérémonieux saluts. Il écouta ensuite les nouvelles. Il pouvait être fier. Sa troupe était la dernière, là où il régnait, à revenir de campagne.
La patrouille semblait informée de tous les bruits et autres potins locaux. Son chef avait parlé avec de nombreux reges et neres. Le ton général était à la déception. Les raids, cette année, avaient peu rapporté. Dix captifs ici, un petit troupeau là, quelques ballots de peau à droite à gauche. Rien, au total, qui en vaille la peine. Tous étaient rentrés bien avant la fin de la saison chaude. Ce n'est pas dans leur butin qu'on trouverait le trésor promis !

28/07/2007

AUBE, SAGA DE L'EUROPE, 56

GUERRIER !

Le lendemain, la troupe reprit son chemin vers le nord. Le ciel écrasait la terre ; ils se sentaient des aigrettes au bout des doigts. Les nuages ventre de rat noyé crevèrent soudain en violent orage. Il eut beau être bref, ils pouvaient tenir pour bagatelle vent, pluie ou tempête, il ne fut pas le bienvenu. Éclairs et tonnerre effrayaient les chevaux, nerveux depuis l'immolation de la rosse. Plusieurs de ceux qui montaient des bêtes, encore mal dressées, du butin, churent dans la boue. On en rit un court instant. Le ciel, pour ne pas faire de jaloux, fit tomber, drus, de lourds grêlons, gros comme le bout du doigt et plus. Ils n'épargnèrent personne, du roi au captif. Les guerriers prirent leurs boucliers en épais cuir de vache pour s'en protéger... Un poing de glace, dur comme pierre, avait assommé l'un d'eux allant tête nue.
Arrosés d'abondance et de très mauvais gré, tous saluèrent la fin de la bourrasque avec de grands cris. Les nuages enfuis, le soleil frappa, comme pour se venger, de tout son éclat. Après un bref trajet, ils arrivèrent dans une zone de rochers. Les creux qui les parsemaient étaient secs. Pas une goutte n'y était tombée. La preuve était là : l'orage les avait choisis pour cible. Perkunos, le porteur de foudre, les avait trouvé négligents. Ils lui sacrifieraient au plus vite.
Ces pierres brûlantes tombaient à pic. Kleworegs ordonna une halte. Ses hommes se dévêtirent et étendirent leurs fourrures sur les rochers chauffés par l'ardent soleil. Sitôt posées, elles exhalèrent en vapeur toute l'eau dont elles s'étaient gorgées. Les chevaux fumaient eux aussi. Ils seraient bientôt secs.
Ils examinèrent les captifs. Bien que sans protection contre l'orage, ils n'avaient pas de blessures. Leurs ecchymoses sur les avant-bras ne méritaient pas ce nom. Elles ne pouvaient leur ôter la moindre valeur. Certains connaîtraient pire, aux mains de mauvais maîtres.
Rassurés sur leur état, les guerriers, nus, revinrent près de leurs vêtements. Debout – ceux qui s'étaient assis sur les pierres surchauffées s'y étaient brûlés –, ils s'étiraient au soleil. Pendant que leurs fourrures séchaient, ils jouèrent des muscles et se montrèrent leurs cicatrices glorieuses. Chacun proposait à l'admiration de ses voisins, de tous s'il les estimait valoir l'admiration générale, les marques et balafres reçues au combat, se gaussant des moins couturés.

27/07/2007

AUBE, SAGA DE L'EUROPE, 55

– Pas entre guerriers ! On n'en aurait jamais fini. Fais-moi un plaisir. Sois mon gardien d'armes.
Il hocha la tête. Bien sûr ! Kleworegs lui avait proposé une des fonctions les plus recherchées par les jeunes guerriers. À un tel poste, on est le confident du chef, son héraut, son messager privé. On est l'homme qui en connaît tous les secrets... son exécuteur, au besoin.
– Très bien. Mon premier ordre sera que tu maigrisses un peu.
Un des prêtres-guérisseurs de la troupe s'approcha du garçon.
– Viens un peu par ici que j'examine tes brûlures... Bon, je vais te passer une pommade dessus. Tu resteras torse nu jusqu'à ce que ça cicatrise. Après, pendant deux ou trois lunes, tu ne mettras sur ta poitrine rien d'autre que du lin pour couvrir ces blessures. Tu as bien compris ?
– Du lin ?
– Ne te crois pas devenu prêtre pour autant. Tu dépends juste un peu de nous, jusqu'à ta guérison. Mais si tu portais du cuir ou une peau sur ta brûlure, elle risquerait de s'infecter... Je dois maintenir les guerriers dans le meilleur état pour qu'ils se battent bien.
– Bon, je suivrai tes conseils.

Ceux lancés à la poursuite du cheval de l'exécution l'avaient rattrapé. Un lasso lancé d'une main sûre l'avait à moitié étranglé. La rosse, épuisée de sa course folle, n'avait plus opposé de résistance.
Ils la ramenèrent sous l'arbre. Kleworegs héla le supplicié. Il lui tendit un marteau de guerre. Il était en métal quand, s'agissant d'un sacrifice, il aurait dû être de pierre. Personne ne le releva.
– Tous tes crimes sont passés dans son corps. Tu dois l’immoler... Tu as une bonne raison. Alors que Thonros t'avait pardonné, tu as failli mourir par sa faute. Je te le dis comme ça, pour que tu frappes plus fort. En réalité, ça ne devrait pas entrer en ligne de compte.
Il prit la masse, la leva très haut au-dessus de sa tête, l'abattit. Elle retomba avec un bruit mat, lui fracassant le crâne.
– Reste ! Nous allons la démembrer et l'enterrer. Après, tu pourras aller dormir.
– J'ai mal au cou !
– Je vois ! Tu as une belle ligne rouge. Ça passera !
– Tu as vu, roi, je n'ai pas flanché. Mais je crois que tu n'aurais pas aimé perdre un de tes guerriers.
– Non, je t'aurais sauvé. Je l'ai toujours fait pour ceux qui canaient... C'est peut-être une cruauté inutile.
– ? ? ? ? ? ? ?
– De les laisser vivre. Un guerrier qui a craqué devant la mort disparaît du clan et devient serviteur. Il doit balayer le crottin des chevaux, laver le linge... Il en est même – j'en ai entendu parler – qui doivent servir de femmes. Ne crois-tu pas qu'il est plus doux de les faire périr ?
– Alors, si j'avais supplié ?
Il s'éloigna sans attendre la réponse. Elle ne viendrait pas.

– Tu veux tuer ton sanglier ? Il y en a tout plein du côté du puy aux aulnes.
Il entendit la nouvelle avec plaisir. Il n'avait pu participer – il était trop jeune – à la traque aux loups de l'hiver passé. Cela lui était resté sur le cœur. Pour échapper à l'ennui de son village, il allait chasser les porcs sauvages. Dire que des garçons de son âge participaient à des raids à des jours de cheval chez l'ennemi ! Un brin d’action relèverait un peu son morne quotidien.
Il prit son poignard et son épieu. Il se mit en route.
Il ne savait pas encore qui était Kleworegs, ni même qu'il existait. Cela attendrait son retour.