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05/08/2007

AUBE, SAGA DE L'EUROPE, 64

PRISES DE RISQUE

Le chef de patrouille, de curiosité insatisfaite, tapotait la crinière de sa bête. Kleworegs éludait toutes ses questions sans se priver, en revanche, de l’en saouler, et assez habile pour avoir les réponses. Il prenait son mal en patience. Bien des rois se taisent sur leurs exploits dans l’attente d’un large auditoire. La prochaine halte était assez peuplée, quoique pauvre. Pourvu qu’il estime son public suffisant. Pour le nombre, sans doute. Pour la qualité... ? Non. Ils aiment à parler devant les foules, qu’importe leur valeur. Ce soir, sa curiosité serait apaisée.
En attendant, il s’enquérait de tout, hormis la prophétie. Après s’être préoccupé d'Aryana, il revint à son village. Comment se portait sa femme ? Que voulait-il ? Sans doute des nouvelles de sa grossesse, ou savoir si un fils lui était né. Sa question n’avait sinon aucun sens.
Il rassembla ses souvenirs. Un de ses vieillards, avec une énorme loupe sur la tête « Ah ! Je vois qui c’est. Il est au courant de tout ! » lui en avait parlé. L'épouse de son roi le rendrait très bientôt père. La plupart des femmes restaient chez elles, encore enceintes ou à peine accouchées. Les matrones allaient, affairées, de foyer en foyer. Seules quelques jeunes mères promenaient leurs bébés accrochés à leur dos.
– Depuis que je suis roi, je n’ai pas lieu de me plaindre. Nous avons beaucoup d’enfants, futurs prêtres érudits, guerriers invincibles, paysans forts et sains ou femmes fécondes qui nous donneront des fils. Presque tous survivent. Nous n’avons jamais dû en exposer faute de quoi manger.
– C’est vrai ?
– Oh, deux ou trois fois, nous avons failli. Des femmes n’avaient pas de lait et ne trouvaient pas de nourrice. Ça s’est toujours arrangé, je crois. C’était chez les wiroi... Si tu veux, tu demanderas au prêtre.
– Tant mieux, mais, dis-moi...
– Tu m'as dit que les autres clans n'avaient fait que peu de raids, tous sans gloire ni succès. N'est-ce qu'ici, ou partout ?
– Ailleurs, je ne sais pas. Mais depuis un lustre, au moins, les raids ne rapportent plus guère nulle part.
– Hein ! Comment est-ce possible ?
– Beaucoup de rois ont perdu le feu sacré. Ils ne pensent plus qu'à leur bétail et à leurs femmes. J’en ai vu beaucoup. Tu es un des rares à oser partir aussi loin et aussi longtemps. Il est juste que Thonros et Bhagos t'aient récompensé. Le dieu du courage sourit à l'audacieux, lui offrant foule d'ennemis à écraser. Le Distributeur lui accorde un butin superbe et digne d'un chant.

04/08/2007

AUBE, SAGA DE L'EUROPE, 63

... Quant à toi, roi, les dieux t'ont favorisé d'avoir des guerriers aussi forts et aussi avisés. Sitôt remis en route, narre-nous l'histoire de ce splendide butin. Tu raccourciras notre chemin. J'aimerais aussi entendre ton guerrier nous conter la prise du joyau dans le coffret. Celui qui a ôté aux ennemis un trésor digne des héros doit décrire, avec ses mots, son haut-fait. Mon homme le plus rapide va partir sans délai pour Kerdarya. Il y annoncera ton exploit. Il y parlera de ta trouvaille… Sans doute le Signe prophétisé par le premier devin à l'entrée de la saison chaude. J'en envoie un autre à ton wiks. Il leur fera connaître ton prochain retour. Il leur dira de préparer ton arrivée avec tout le faste qui convient à un roi tel que toi. Nerswekwos s'y est fait des amies. Il sera ravi de nous précéder.
Kleworegs grimaça. Le patrouilleur en prenait trop à son aise. En saluant Pewortor du titre de ner, il avait ruiné ses plans. Maintenant, il décidait comment son clan célébrerait son retour. Il en oublia, de colère, de s'enquérir de la prophétie.
– C'est ça, très bien, ça me convient tout à fait. Je vais lui confier mon bâton de commandement, pour qu'on le prenne au sérieux (« et toc » ), et lui donner mes ordres (« et re-toc » ) pour qu'il fasse préparer une grande fête.
Il ne releva pas.
– Oui, c'est ça, une grande, grande fête ! Invite aussi de nombreux reges et domunos voisins. Vous aurez tant de merveilles à troquer, et la pièce maîtresse du butin à exposer... Je n'ai jamais rien vu d'aussi beau.
– Je voudrais me reposer un peu, avant d'arriver chez moi.
– Droit devant nous, il y a un village qui fera l'affaire. De combien as-tu besoin ?
– Disons... deux, trois jours. Et on y arrive quand ?
– À ciel rouge... Oui, sans peine.
– Parfait, ça me va ! Nous prendrons, si tu veux bien, deux jours et trois nuits de repos. Pense à le signaler au messager pour qu'on sache quand j'arrive.
– D'accord, je le lui dirai.
– Bien... Bhebhroussunou, donne aux deux gars qui partent une bonne charge de venaison, à s'en faire péter le ventre ! Et change leurs chevaux contre deux bêtes fraîches ! Nous allons nous mettre en route.

Il ne verrait pas Kleworegs arriver à son village, sa prochaine halte. Les collines du puy aux aulnes se profilaient, à moins de trois pas de Sawel. Sitôt arrivé, il s'installerait pour observer les anciens champs fouillés par les sangliers avides de racines. Bhagos aidant, il n'attendrait pas longtemps avant d'apercevoir un beau solitaire.
Cette perspective lui mit du cœur au ventre. Il pressa le pas, sifflotant.

03/08/2007

AUBE, SAGA DE L'EUROPE, 62

Insensée, oui ! Il avait beau y être arrivé, il avait perdu le sens pour avoir, si longtemps, cru y accéder par ses seules vertus. Il avait fallu un hasard inouï. Kleworegs arborait un air furieux. Pourquoi ? (Il l’apprendrait plus tard : Il comptait l’élever à ce rang tombé du ciel contre les secrets du métal. Pas étonnant qu’il soit sombre ! Cette initiative intempestive sapait à la base ses projets). Bhagos, par la bouche de ce patrouilleur, le lui conférait quand il avait toujours espéré le recevoir de Thonros.
(« Restons tout à notre joie, ne pensons à rien. C'était tramé depuis le premier ciel rouge. » )
(« Ner. » ) A l'oreille, il n'y avait – il en fut presque déçu, surtout choqué –, qu'une différence assez minime entre ce ner respectueux dont on l'honorait enfin et le familier wiro dont on l’avait toujours salué. Qu'importe ! Au cœur, la musique en était tout autre ! Le sien n'allait-il pas éclater ? C'était indéfinissable... Ce qu'éprouvent les malheureux longtemps privés de nourriture et de boisson quand une personne compatissante, mais ignorante, leur verse le contenu d'une outre entière entre les dents ou les gave de viandes riches et grasses. C'était une irruption de plaisir, forte, violente. Ça arrivait, impétueux comme fleuve en crue brisant les dérisoires retenues bâties par l'homme ou les bièvres. Dans l'ivresse de sa joie, dans son trop-plein de bonheur, qu'importait le sort de ses anciens frères de caste ? Oubliées ses éternelles revendications en faveur des siens !
Son élévation était-elle prémices de l'ascension de tous ceux de sa fonction, ou cette joie n'appartenait-elle qu'à lui ? La question n'était, alors, pas de mise. S'il ne concernait que lui, son honneur rejaillissait eux tous. Tout forgeron devait s'en réjouir. Chercher plus loin eût été argutie ou insulte.

Guerrier ! Pewortor nageait dans l'allégresse de sa haute promotion et flottait sur le nuage du plaisir né de son nouveau statut. Le patrouilleur, voix du conseil des rois à Kerdarya, sanctuaire et lieu le plus sacré d'Aryana, l'avait déjà oublié. Passant aux choses importantes, il s'était tourné vers Kleworegs et son premier prêtre.
– E, bhlaghmen, e, reg, pour avoir mené ce raid cent fois béni, où votre guerrier s'est emparé d'un signe si favorable – le Signe annoncé, à n'en guère douter – les dieux vous ont en grande amitié et soutien. Ta piété, prêtre, doit être bien grande, le fumet de tes sacrifices bien enivrant et de parfaite senteur, pour que les puissances divines en aient gratifié ton clan...

02/08/2007

AUBE, SAGA DE L'EUROPE, 61

Des cris d'admiration s'élevèrent. Même les guerriers trop éloignés pour voir l'objet que le prêtre venait de dévoiler y allèrent de leurs louanges. Les patrouilleurs écarquillèrent les yeux. Leur chef resta bouche bée un long moment.
Il se tourna vers Pewortor. Son ton était empreint d'une rare émotion.
– E, neres kerd, cœur de noble... car si Thonros t'a inspiré de t'emparer de ce chariot avec cet inestimable trésor, c'est qu'il avait vu ta nature de guerrier sous ton indigne défroque de forgeron et su reconnaître, dans sa sagesse, que tu étais né pour le prier, sois béni et remercié pour ton don précieux et sacré à Aryana !
Pewortor se rengorgea. Ner. Un chef-patrouilleur, représentant l'instance suprême de la seconde caste, le conseil des hauts rois de guerre, l'avait salué et reconnu comme ner, et pris en compte sa revendication implicite. C'était à cause du joyau dans le coffret, mais il devait y avoir d'autres raisons cachées. Trop heureux, il ne chercherait pas, pour le moment, à les approfondir. Kleworegs devrait entériner son entrée parmi ceux de la deuxième fonction. Il n'aurait pas à marchander cette élévation, présentée comme une faveur, contre les dieux savent quelles compromissions. Il était ner, ner de plein droit. Nul ne pouvait plus le lui contester. Malgré l'attitude peu amène du chef patrouilleur, la revendication de son rôle dans la capture du joyau n'était pas tombée dans l'oreille d'un sourd.
Il s'attendait, en dépit de la qualité de celui qui l'avait en passant proclamé ner, à un concert de protestations, par bonheur vaines, de ses nouveaux égaux. Il y eut quelques regards ébahis. Des visages témoignèrent d'une interrogation muette, d'un vague dégoût. Ce fut tout. Dans l'enthousiasme général, sa promotion passa sans trop de peine. Seuls les prêtres marquèrent leur désapprobation… L'affaire ne concernait que les guerriers. Hors le persuader de renoncer à son élévation, ils étaient impuissants.
Leur colère rentrée ne le toucha guère. Il se repassait ce nom dont on l'avait salué. Il ne cessait de lui trouver de nouveaux charmes. Il avait, depuis qu'il l’avait entendu et compris, rêvé qu'il s'appliquerait à lui. C’était arrivé. Il se caressa la barbe, cuivre piqueté d'étain. Dire qu'il avait attendu d'être un ancien du clan pour que son ambition insensée se réalise.

01/08/2007

AUBE, SAGA DE L'EUROPE, 60

C’était des tissus d'une matière inconnue, brillante, souple et légère, des bijoux de fils d'or ténus comme ceux de ces araignées que la brise emporte, des pierres rares, porte-bonheur ou contrepoisons. Le sang du grenat côtoyait le bleu-vert des turquoises des monts lointains ; les onyx, les opales, se répondaient en une chatoyante symphonie. Il vit une carapace de tortue griffée de signes, des cylindres gravés, en légers creux, d'animaux fantastiques, quelques poignards d'obsidienne et de silex. Les lames en étaient fines à couper la feuille qui, portée par le vent, tomberait sur leur fil. Il négligea les nombreux lingots feu ou d'un gris terne. Par droit de prise et selon la tradition d'Aryana, c'était la part des forgerons. Rien qu'avec ces saumons de métal, Pewortor pouvait ré équiper la totalité de sa troupe, de l'adolescent tout juste en âge de se battre au vieillard qui veut mourir en un ultime combat, en nouvelles armes encore meilleures.
L'admiration des arrivants – ils ne se lassaient pas de pousser des oh ! et des ah ! stupéfaits, sans pouvoir rassasier leurs regards d'autant de beautés – le secoua. Leur attitude appuyait son rêve. Il accomplirait les paroles de la prophétesse. Son destin n'était pas de rester un petit chef d'un riche, mais petit wiks. Il devait frapper un grand coup.
– Maintenant, voyez le plus beau, la pièce maîtresse du butin : le k'rawal, comme ils l'appelaient.
D'autorité, bousculant Pewortor, il pénétra au fond du chariot. C’était à lui de leur montrer la merveille de son butin.
Elle était dans un coffret, taillé d'une seule pièce dans un bois au parfum prenant à la gorge. Des griffures aux motifs répétés, en forme de croix inclinée, le couvraient de tous côtés. Aux bouts de chaque branche en naissait une nouvelle, plus courte, à angle droit. Chacune rejoignait la suivante en une ronde sans fin. Leur abondance était signe d’une protection magique.
Il était fermé d'une planchette du même bois, pyrogravée en creux d’une seule grande croix identique. Elle coulissait dans les rainures de la boite, découvrant, sur un tissu de grand prix, ce que lui, son bhlaghmen et les forgerons qui s'en étaient emparé, avaient été les seuls à contempler jusqu'alors.
Il s'apprêtait à faire glisser le couvercle. Il suspendit son geste. Il ne serait pas assez solennel. Il appela son prêtre. Mieux valait que ce soit lui qui l'accomplisse. Son intervention rendrait plus sacrée encore l'ostension. Elle lui assurerait un surcroît d'ascendant et de prestige. Elle conférerait à l'objet l'aura d'un don divin. Il hésita un instant. Si cette pièce, dont il était si fier, était commune ailleurs en Aryana ? Il aurait bonne mine ! Il courrait ce risque. Il devait impressionner ceux de Kerdarya. Alors, ils rapporteraient partout combien Kleworegs aux beaux butins, fort au combat, n'était pas moins respectueux des dieux et de leurs prêtres, et avait leur soutien.
L'orant prit le coffret.
– Admirez combien Bhagos le distributeur, Thonros le guerrier, et toutes les puissances, favorisent le pieux Kleworegs et son clan !
Et il fit glisser le couvercle.