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20/01/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-099

– S’il faut en passer par là !.. Ça va être difficile. Comment l’amener ici en silence, plus, en secret ?
– Medhwedmartor avait la solution.
– C’est vrai ! Eh bien, vous, là, allez trouver le roi et demandez-lui de vous montrer où il a vaincu ses loups. Ensuite, priez-le de vous faire visiter son domaine. On aura le temps de le récupérer et de l’amener au camp.
– C’est ça ! On va s’emmerder à visiter ce village minable et à écouter sur la chasse aux loups des banalités, et rater le récit de son secret. Nous ne le saurons qu’après, de seconde main. Entendre un exploit de la bouche d’un héros, ou une vilenie de la bouche d’un témoin, te met à sa place. D’autres lèvres, c’est nous servir de la bière recrachée. Toi-même, ne tiens-tu pas à nous conter toutes tes actions afin de faire de nous des guerriers à rivaliser avec toi ?
Kleworegs dévisagea le protestataire. Une des rares sentinelles à avoir su réagir en combattant aguerri le jour où il avait mis à l’épreuve leur vigilance. Il avait apprécié son attitude. Le jeune homme au nez trop long, dos tourné vers l’arbre, corps bien dans l’axe de sa lance, avait scruté par-dessus son bouclier d’où pouvait venir un nouveau coup. Ce serait injuste de le frustrer, lui et ceux chargés de détourner l’attention des villageois, de la révélation.
– Tu as raison. Voilà mon plan : Nous rendrons visite ensemble au roi et nous nous ferons montrer où étaient les loups. Après, chacun essaiera de retenir tous ceux qu’il peut autour de lui. Parlez-leur de vos cochonneries de cette nuit, c’est ce qui aura le plus de succès. Pendant ce temps, quelques-uns iront me le chercher et me le ramèneront au camp.
– Il vaudrait mieux que ce soit ici, à la maison des hôtes. Nous aurons moins de chemin à faire, et ceux du village ne peuvent y entrer que sur notre invitation. Par contre, pendant les trois jours d’Aryamenos, ils sont comme chez eux dans notre camp. Ils risquent d’y venir et de tout découvrir.
– Oui, c’est vrai ! On fait comme ça ! Dis-moi, femme, ils ne vont pas vérifier s’il est chez lui ?
– Non, y l’évitent. Vous avez pas à vous inquiéter !

01/01/2008

AUBE, la saga de l'Europe 98

– Va le chercher, et ramène-le moi !
– C’pas possible.
– Un chevreau, peut-être un agneau...
– C’pas d’la mauvaise volonté. J’veux bien aller l’chercher, mais j’peux pas vous l’ram’ner.
– Voyez-vous ça !
– Mais y peut pas s’déplacer. Y va comme une limace ! L’est si estropié qu’y lui faudrait la journée pour venir. Tu comprends ?
– Je ne peux pas aller chez lui comme ça, ce serait violer l’hospitalité.
– J’vais aller l’voir, uy dire qui t’es, tes exploits. J’uy dirai qu’tu veux l’voir. Si y t’trouve assez bien, y t’parlera. Ça s’rait bien qu’il accepte, même si qu’ça va nous valoir d’gros ennuis. C’est un gars bien, l’seul homme ici.
– Eh bien, va ! Et sois éloquente… Euh… Fais-toi comprendre !

Elle avait pénétré dans la hutte. La discussion avait l’air de s’y éterniser. Kleworegs, avec sa notion particulière et très subjective du temps, s’impatientait. Le court moment depuis lequel elle était à l’intérieur de la demeure du « seul homme ici » s’étirait à l’infini. Enfin, au bout de ces instants d’éternité, elle sortit. Elle revint en courant, prenant grand soin de passer inaperçue, dans la maison d’hôtes. À peine arrivée, hors d’haleine, elle lui signifia l’accord de l’infirme. Il avait su sa renommée. Il lui apprendrait le secret du clan.
– Tu sais, il est l’seul à pouvoir t’parler sans crainte d’la honte qui rôde ici. Lui seul, ici, n’en est pas couvert. Il est not'seul deuxième caste digne d’sa naissance et d’son rang. Tous les autres, pfff... J’suis peut-être qu’une vieille à qui on confie à déniaiser les garçons trop laids ou trop sots pour plaire à une jeunesse, j’suis bien sûre que j’vaux mieux qu’eux !
Medhwedmartor refréna un haut-le-cœur :
– Eh oh, la vieille, payer un agneau, c’est encore dans mes moyens !
Kleworegs s’interposa :
– Mon gardien d’armes plaisante. Reste que tu n’as pas à parler de neres comme ça. S’il y a une honte sur eux, c’est à nous, guerriers, non à toi, qu’il incombe de voir quoi faire, et d’agir.
– Qu’ton gardien d’armes s’contente de plaisanter, si tu veux connaître la fin d’mon message !
– Vas-tu parler ! On m’appelle Kleworegs le pieux, pas le patient !
– Oui, oui... Bon, alors, y veut bien vous parler, c’est parfait d’ce côté, mais y veut pas vous recevoir. Y veut raconter l’histoire du wiks qu’entouré d’vrais guerriers, et y a tant de héros parmi vous que sa hutte sera trop petite. Y veut que vous l’emmeniez à la maison des hôtes ou à vot’ camp. Y s’y sentira en bonne compagnie. C’est tout c’ki veut.
– Qu’en penses-tu, Kleworeg ?

26/12/2007

AUBE, la saga de l'Europe, 97

Sa quête fut brève. La verruqueuse était chez elle. Elle s’apprêtait à partir, un panier de linge sale sur la tête, vers un des rus servant de lavoir avec leur eau fraîche et claire. Il n’eut aucun mal, après quelques protestations symboliques – Elle avait du travail –, à la persuader de le suivre. Elle avait un faible pour les hommes enrobés. Ses œillades avaient fait de l’effet, à retardement, sur ce garçon bien enveloppé (il n’avait toujours pas maigri de façon sensible, malgré le régime sévère qu’il s’était imposé. Au bout de trois jours, c’était à désespérer).
Aussi discret que possible – Dieux merci, personne ne leur prêtait la moindre attention – il l’amena parmi les siens. Surprise de se retrouver en compagnie de farouches gaillards plus disposés à la sévérité qu’à la bagatelle, elle se tourna, furieuse et inquiète, vers lui. Il avait disparu. Au lieu de sa voix, c’était celle de Kleworegs qui s’élevait, brûlante, inquisitrice, effrayante.
– Femme, il y a un mystère dans ce village. Hier, toi et tes compagnes défiliez, parées comme des princesses ou les courtisanes des pays du soleil haut, là où les femmes échangent le plaisir contre des joyaux. Vous regardiez les guerriers avec superbe et insolence, comme nous ne regardons pas nos serviteurs, des Muets qui ne valent guère mieux que la bête. Nous ne comprenons pas. Explique-nous !
Elle le regarda. Elle avait la bouche ouverte des carpes tirées de l’eau, et se tenait la poitrine. Elle prit un ton effrayé et buté :
– J’sais rien, rien du tout, j’suis qu’une pauv’paysanne !
– C’est bien vrai, ça ?
– Oui, j’suis qu’une femme, alors, j’peux pas jurer, mais c’est tout c’qui y a d’plus vrai.
– Donc le prix de ton sang doit être bas, peut-être même nul. Ce beau jeune homme que tu n’as cessé d’importuner comme une chèvre lubrique aura jugé bon, outré par ton impudence et ton impudeur, de te passer son glaive par le corps. Il acceptera de payer un goret, ou plutôt un biquet, pour son geste de colère bien compréhensible... Il ne voudrait pas commettre une injustice.
Ses réticences tombèrent d'un coup.
– Mais quelqu’un sait. Regardez là-bas.
Elle le saisit par le bras, l’entraîna vers la porte, vérifia qu’il n’y avait personne :
– Il est dans cette hutte, et s’y vous en juge digne, y vous dira tout.

25/12/2007

AUBE, la saga de l'Europe 96

– Taisez-vous !
...
– Regardez-vous, tout avachis ! Lourds appas, couches épaisses, le mou vous a amollis !
Ils se redressèrent.
– Fini de dégoiser ! Passons aux choses sérieuses. Vous – enfin ceux qui n’étaient pas trop à la boisson ou à la baise – avez remarqué la curieuse attitude de ces femmes parées, celle plus curieuse encore de ces guerriers ?
– Curieuse ? Inimaginable ! De simples paysannes, des plus laides, pas du tout le genre à partager la couche des chefs et à le faire savoir, toisant et méprisant leur roi. Dans un village digne de ce nom, on les aurait... Rien du tout. Ça n’aurait jamais existé !
– Et si nous avions rêvé ? L’ivresse nous l’aura suggéré. Saleté de bière !
– Je n’ai presque rien bu. Moi aussi, j’ai vu ces mégères gonflées d’arrogance et ces guerriers courbant la tête. Je veux savoir pourquoi.
– C’est tout simple, demandons-leur !
– Tu n’aurais pas dû autant boire, et passer ensuite la nuit avec les femmes. D’abord, le lendemain, tu en parles à faire rougir ceux qui palpent les bourses des taureaux. En plus, tu perds le sens. Comme si, honteux de ses actes, on en parlait à des étrangers ! Nous avons beau être leurs hôtes, ils s’en garderont bien. Et la loi nous commande de ne pas les interroger à ce sujet... Oui, Medhwedmartor ?
– Une de ces hideuses mémères pourrait nous confier ce secret. Il faut le découvrir. Pour qu’ils ressentent une telle honte, il doit être bien laid.
– Excellente idée, mais comment vas-tu les reconnaître ?
– Déjà, parmi les plus laides et les plus décaties du wiks... Si les guerriers ont payé leurs faveurs de ces bijoux, je conçois leur honte... Ce serait trop facile. Hier, j’en ai repéré une qui me faisait de l’œil, pendant leurs danses. Elle avait sur la pommette... Attends, celle-ci...
– La droite.
– C’est ça, la droite, une énorme verrue avec une aigrette. Tu parles si je m’en souviens ! Ça m’a coupé l’envie. Je suis allé dormir. Rien que pour ça, je la reconnaîtrais entre mille. Je te la retrouve et je te l’amène ?
– Oui, mais sois discret. Nous ne savons encore rien. N’ayons aucune querelle avec nos hôtes !
– On pourrait les occuper un peu, leur faire montrer à nos chasseurs de loups où a eu lieu la bataille où ils en ont tué quinze, par exemple ?
– Parfait, on le fera si besoin est. Je crois que j’ai eu raison de te sauver quand Bhagos te réclamait.
– Tu as eu raison dès le début, quand tu m’as laissé ma chance.
– Ne me le fais pas regretter. Trouve-moi ta promise au trot !

24/12/2007

AUBE, la saga de l'Europe, 95

Le parallèle était évident. Elle le reconnut comme toutes les victimes de la griffe, du croc ou du glaive, et les témoins de leur malheur. Seuls parfois des paysans s’étonnaient qu’on ne puisse récolter du minerai après chaque labour, où la terre est griffée par les houes et les araires. Il y avait toujours eu réponse. Il leur avait représenté le monde infini et leurs sillons infimes. Ils étaient chaque fois repartis tête basse, honteux de l’avoir formulée, plus encore d’avoir été incapables d’y répondre.
Il n’en dit pas plus. Il ne lui avait confié que ce qu’il voulait laisser connaître. Cela suffirait. Même s’il avait été plus prolixe, elle ne s'en serait pas sentie plus sage. Il y avait ce qu’il lui avait dit, et les secrets qu’il échangeait avec ses compagnons. Il y avait un abîme de l’un à l’autre. Qu’importe, pendant quelques jours, elle aurait aux yeux de ses amies l’aura de l’initiée à de redoutables mystères.
Contente de toutes ces explications écoutées bouche bée et avec ferveur, elle voulut le remercier et satisfaire sa curiosité. Toujours désireuse de découvrir la couleur de son interlocuteur, elle lui montra quelques couples qui se formaient à mesure que décroissaient les flammes. Il accepta l’invite, l’entraîna à l’écart, lui donna l’occasion de s’instruire. Ils n’étaient pas les seuls à agir ainsi. À entendre les cris et les gémissements retentissant par tous les coins sombres, cette fête d’équinoxe, dédiée aux moissons et à la fécondité, honorait surtout cette dernière. Elle tournait à l’orgie. C’était le sort commun à toutes ces festivités. On ne les appelait de plus en plus souvent que fêtes de la fécondité, tant les résultats en étaient probants en début de saison chaude. Ce n’était pas toujours aussi réussi pour les récoltes.
Le matin, de nombreux couples se réveillèrent et se découvrirent. Un pas de Sawel après, on eût dit que rien ne s’était passé. Les guerriers – les plus sensibles aux femmes, jambes coupées par une douce fatigue ; ceux qui avaient préféré les charmes du sommeil à ceux de l’étreinte, reposés – échangèrent leurs commentaires. Ceux qui avaient lutiné les villageoises racontaient leur nuit. Leurs appréciations volaient à croiser les taupes. Il est heureux que leurs partenaires, qui en faisaient l’objet, n’aient pas été là. Elles n’auraient guère été flattées en entendant les réflexions de leurs fugaces amants (peut-être en disaient-elles autant d’eux). Ceux qui avaient dormi jouaient des muscles, dispos, pleins de vigueur, mais vautrés. Les autres, vidés, installés tant mal que bien, continuaient à parler. Ils en rajoutaient. Kleworegs fut vite las de leurs prouesses.