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30/01/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-109

« Et que fais-tu de la gloire d'Aryana ? Crois-tu digne de nous d'attaquer des paysans ou des pasteurs isolés pour leur prendre trois moutons ou quelques jarres de grain ? » ...
... Par courtoisie et pour ne pas violer l'hospitalité, il n'alla pas plus loin. Il ne lui fit plus aucun reproche, ne mit en cause ni son courage, ni le bien-fondé de ses décisions. Aucun de nos vrais guerriers, parmi ceux qui avaient entendu sa réplique, ne lui en tint rigueur. Ils partageaient son indignation. Ils l'auraient volontiers reprise. Ils attendraient la prochaine assemblée. Le plus indigné, si l'on peut étalonner l'intensité du sentiment qui nous accablait tous, était le second fils du roi. À notre commune douleur s'ajoutait son déchirement d'être à la fois le frère d'un héros et le fils d'un homme veule, pusillanime et sot. Cette double parenté lui était un mystère... sans doute Bhagos qui aime à se jouer des mortels l’éprouvait-il.
... Notre visiteur, écourtant son séjour, prit congé. Le second fils sut alors quel était son devoir, sinon son destin...

... La saison froide suivante fut la plus douce que nous ayons connue, sans même un jour de gel… Il était tout dans nos cœurs, et d’autant plus cruel. Le soleil l’en chassa d’un coup lorsque le cadet, arrivé à son tour à l'âge de combattre et diriger un raid en terre ennemie, nous annonça sa décision. Il prendrait la suite de son frère. Il nous conduirait, après lui, sur la glorieuse voie du guerrier...
... Il partirait se battre contre les Muets, comme son aîné, et récolterait un copieux butin. Ensuite, leurs voies divergeraient. Il ne s'en retournerait pas vers les Loutres. Ce nom disait trop de faiblesse, de lâchetés, de honte. Il créerait un nouvel village, aux portes du fief de nos proies. Il en partirait chaque année, avec des hommes vaillants, pour fondre sur elles, les frapper de terreur, les dépouiller. Nous serions ces hommes, flambeaux de notre race, fléaux de ses ennemis. Nous nous associons tous à ses projets, brûlions de le suivre. Tant que son père y régnerait, et il était encore jeune, notre wiks serait de moins en moins celui de la loutre, de plus en plus celui du lièvre, bête lâche s'il en est. Quel guerrier voudrait en devenir roi ? La sagesse, l’honneur, nous imposaient d’en créer un nouveau...

29/01/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-108

... Il ne revinrent pas. Au début, nous en fûmes fiers. Cela ne signifiait qu'une chose. Ils avaient pénétré chez l’ennemi. Ils y perpétraient des raids sanglants et profitables. Arriva la fin de la canicule. Ils ne revenaient pas. Les moissons s'achevèrent. Ils ne revenaient pas. Les arbres avaient perdu leurs feuilles. Ils n'étaient toujours pas revenus. Nous dûmes, alors, enfin admettre ce que nous avions craint dès les derniers jours du temps des combats. Ils ne reviendraient jamais plus. Si nous nous réjouissions de les savoir chasser avec Thonros, leur perte ne nous en était pas moins pénible. Si nous avions été avec eux, nous serions tous rentrés, porteurs d'un riche butin... Nous avions honte...
... C'est au début de l'hiver que nous eûmes enfin le fin mot, par un guerrier venu troquer, de ce qu'avait été leur fortune. Leur groupe avait pris un butin énorme… butin, par son énormité même, disproportionné. Il le handicapait, le faisant tortue ou limaçon. Incapables de se battre et de garder leurs biens en même temps, ils perdraient, assaillis par un fort parti de Muets, et le fruit de leurs raids, et leur vie. Les amis du visiteur le leur avaient dit. Ils avaient pris un sourire contraint et navré. Ils devaient refuser, toute envie qu'ils en aient, de se joindre à leur troupe plus nombreuse. Thonros en eût été offensé...
... Cette rencontre avait eu lieu environ une lune avant la fin de la saison des combats. Notre hôte décrivit la splendeur de leur butin. Il en détailla avec envie les prises : bijoux mal ouvrés, mais superbes, nombreux captifs excédant de dix fois le nombre de nos hommes, gros bétail, chevaux, dont un parmi les plus beaux qu'il ait jamais vus. Son chef avait proposé au fils de notre roi de l'échanger contre deux, puis trois des siens. Il avait refusé. Qu'ils patientent ! S'ils en voulaient toujours, il serait à la saison froide dans les enclos des Loutres...
... Plus que des dépouilles ou le récit d'un témoin de leur fin, cette simple phrase confirma nos craintes. Ils ne reviendraient pas. Quand notre roi, son père, eut fini d'écouter, il resta immobile, comme saisi, un long moment. Il parut enfin comprendre. Il demanda à la cantonade :
« Pourquoi n'a-t-il pas attaqué que des petits groupes, pourquoi ne s'est-il pas contenté d'un petit butin ? C'eût été tellement plus sage ! »

28/01/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-107

Il tendit les mains. Il la prit, précautionneux comme la jeune accouchée avec son enfant. Il la scruta avec la même attention aimante. Il examina son tranchant, l'éprouva, le caressa d'un pouce connaisseur. Enfin, il la saisit par le manche, la fit tournoyer. Malgré la peine que ce geste lui coûtait, malgré la douleur qui l’agrippait, il souriait. Toucher après si longtemps une aussi bonne arme était un bonheur sans pareil. Il eût trouvé une volupté rare à tomber mort, d'un coup, cette masse à la main. La nécessité, l'urgence absolue de faire revivre le souvenir des fils du roi, le retint.
– Ah ! Sentir entre ses mains arme aussi noble... et se rappeler les leurs. L'aspect et la qualité des glaives du fils et de ses proches passaient encore, mais le reste avait des cuivres mal dégrossis et à peine terminés. Il s'en justifia. Il serait stupide de confier de bonnes lames à de tout jeunes guerriers. Certains rejetèrent cet argument. Il ajouta qu'il fallait, par piété, garder les meilleures pour orner la tombe de ceux qui viendraient à partir dans l'au-delà. C’était, c’est toujours, son idée fixe. Il veut être inhumé avec beaucoup de belles armes, qu'il garde avec un soin jaloux… Sait-il encore s'en servir ? Il croit que Thonros, le voyant arriver ainsi équipé, le prendra pour un très grand guerrier.
– Plutôt ton livreur, Pewortor !
– Pas de blasphème ! ... Continue, je te prie.
– ... Ils partirent. Dix mains d’autres guerriers, dont j'étais, les saluaient, rage au cœur. Ils regrettaient de ne pouvoir les accompagner. À moins d'une particulière protection des dieux, ils partaient à l'échec ou à la mort. À peine le dernier hors de vue, notre roi déclara à ses proches (Mais je l'ai entendu, un peu par hasard.) qu'en leur offrant d'aussi mauvaises armes et en les forçant à partir à si peu, il espérait les décourager et les voir revenir sans tarder, mine penaude, pleins de raison, prêts à renoncer à la voie du guerrier héroïque pour celle, plus raisonnable, du seigneur terrien : « En mauvaise posture, quand Thonros n'est pas avec soi, faire retraite n'est point honte. » Son fils partait pour laver une honte. En pareil cas, ce précepte ne s'applique plus...

27/01/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-106

... Tous deux le savaient. En deçà, une expédition n'est qu'une suite de coups d'osselets. En excluant les lâches et les bancroches, d'esprit ou de corps trop faible, nous étions quatre-vingts. Le fils lui en fit mainte fois la remarque. Il ne lui en accorda que trente. Encore ne fut-ce qu’après des heures, sinon des jours, d'acerbes discussions. Il avait besoin de nombreux guerriers pour nous protéger des Muets. Il ne pouvait lui en laisser que vingt. Comme il se vantait tous les jours du calme exceptionnel, cet argument tomba à plat. Il persista. Nous ne pouvions rester sans défenseurs. Les loups n’avaient pas attaqué, les porcs sauvages n’avaient pas saccagé et dévasté les récoltes, depuis longtemps. Ils viendraient bientôt… Ils arrivaient ; ils étaient là ; ils guettaient leur départ. Il devait enfin prévoir des chasses au cas où le raid serait un échec. Pour ces traques et battues, il fallait des guerriers, et nombreux...
... Enfin, chacun marchandant – Je calomnie le fils. Il défendait notre renom –, il mit sous sa bannière le tiers des guerriers. Par le nombre, cette troupe était dérisoire. En ne désignant que les plus tendres, retenant, malgré leurs protestations, les vétérans et les meilleurs pisteurs, il voulait en accentuer l’aspect puéril. Ce fut le cas aux yeux des couards, à commencer par les siens… Pas de ceux qui auraient voulu les assister et les soutenir. Ils admirèrent du fond du cœur, priant Bhagos puisque tout en dépendait, ces trente jeunes pleins de fougue, pour certains à peine sortis de l'adolescence, avides d'aller au combat et d'en ramener butin et trophées. Leur inexpérience ne fut pas sujet de moquerie. Ils portaient notre honneur. Nul ne doit rire de ce qui y touche...
... Des novices, en nombre réduit. Il aurait pu, pour compenser leur impréparation, leur confier de belles armes, légères mais solides. C'était mal le connaître. Même cet effort, il ne le fit pas. Pourtant, à l'époque, nous n'en manquions pas. Notre armurier, mort peu avant, avec ses fils, dans l'incendie de sa forge et sa maison attenante, avait fondu pour le clan de fortes haches, bien que minables à côté des vôtres... Elles sont superbes. C'est un plaisir de les admirer.
– Tiens, prends la mienne, regarde-la !

26/01/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-105

C'est en une de ces occasions qu’il expliqua à ses fils, devant nous, que nous n'en aurions, Dieux merci, jamais usage. Les Muets avaient été repoussés et ne reviendraient plus... Quant aux têtes brûlées qui leur courraient sus, tant pis si elles y laissaient la vie. L'avenir du guerrier était de gérer son domaine et de posséder un troupeau et des bois. Ils assurent viande et gibier quotidiens... Le reste n'était que gloriole...
... Vous en restez bouche bée. Certains de nous avaient encore des parents très âgés, les ayant élevés dans la loi de Thonros. Ils réagirent comme vous. Nous continuâmes cependant, tout en en ressentant l'inanité, à nous entraîner. Les deux frères devinrent de puissants guerriers. C'était la meilleure preuve, et même leur père ne put la contester, que l'esprit de Thonros était en eux...
... Vint l'année où l'aîné fut en âge de guerroyer. Bien qu'un père ait autorité sur ses enfants jusqu'à sa mort ou à la renonciation à son pouvoir paternel, il ne peut sans sacrilège les empêcher de partir combattre. Ses exhortations à opter pour la médiocrité où il se complaisait, malgré sa visible répugnance à lui répondre chaque fois qu'il l'entreprenait sur ce raid le laissèrent froid. Il dut le bénir et l’équiper pour l'accomplir et le mener à bonne fin...
... Une dernière fois, il le morigéna. Il serait plus sage de laisser les paysans cultiver la terre et payer leur tribut que d'aller se battre. Devant son indignation, il lui suggéra d'organiser une battue, elle aussi repoussée. À la fin, il céda. Il lui dévolut son titre de chef de guerre. Il aurait toute autorité sur les guerriers dans le cadre et pour la durée de l'expédition. Puis, toujours déterminé à le détourner d'une ambition qui l'effrayait, il lui demanda ce dont il avait besoin, en hommes et en armes...
... Pour un raid chez les Muets, il faut être environ soixante. En dessous, on sort des mains de Thonros pour tomber dans celles de Bhagos. À soixante, on forme une bonne troupe. On peut avoir des malades et commettre les novices à la garde des captifs et du butin. À moins, il faut choisir entre vivre sans rien garder de son butin, ou périr en défendant les fruits de son équipée. À quoi sert une telle expédition, sans objet ni sens ? On se rabat sur le vol de petits troupeaux isolés, en se gardant de ne pas s'éloigner du territoire-sanctuaire d'Aryana. Peut-on tomber plus bas ? Ce butin ne méritera pas le nom de prise de combat, mais de pillage à la mode des brigands. On n'en tirera nulle gloire, que honte et mépris...