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09/02/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-119

... Nous restâmes, tous les sept. Non, tous les six... Un compagnon venait d'expirer. Nous nous regardâmes longtemps. Ils savaient pour eux, comme pour moi. Entre les bras tranchés du petit chauve, crachant le sang par bouffées, l'éventration du chef, les flancs percés d'épieux des trois autres, la mort n'avait pour souci que l'ordre de sa cueillette...
... Je pleurai. Je ne pourrais enterrer tous ceux tombés autour de moi. Je voyais déjà, cœur transi, leurs corps dévorés par les loups, leurs yeux picorés par les corbeaux. Ils comprirent ma détresse. Connaissant leur destinée prochaine, ils me consolèrent. Ils seraient bientôt en bonne place au banquet de Thonros. Pourquoi gémir ? Nous avions vaincu. Les Muets avaient fui devant nous et, vu leur superstition, n'étaient pas près de revenir. Nous étions des héros, même si Thonros et Perkunos nous avaient aidés de toute leur force...
... Je serai, aux dieux plaise, le dernier de l'expédition. Notre chef me confia ses ultimes ordres et ce que je ne peux appeler d'un autre nom que son testament. Ensuite, retenant ses entrailles, aidé du frère au bras coupé, déjà exsangue, paupières blanches, il me soutint et me porta vers le chariot rempli du meilleur de notre butin. Je m'effondrai, sitôt dedans, au milieu des fourrures et des tissus de grand prix. Les bœufs, aiguillonnés, s'ébranlèrent droit vers le couchant...
... Quelques jours après, des jours de fièvre et de délire, dont je ne saurais te dire le nombre, je croisai une patrouille. Dans mon état second, je lui révélai toute notre histoire. Leur prêtre connaissait les herbes qui guérissent. Il fit passer ma fièvre, mais ne put ressouder mes os. Ils me ramenèrent en aussi bonne santé que je pouvais l'être, incapable de marcher seul, mais sans infection.
... Quelle joie immonde au village ! Leurs yeux brillaient devant mon butin... Et nos morts ? Je ne le supportai pas. À ses neres, devant le prêtre et les patrouilleurs, j'annonçai les ultimes volontés, plus sacrées que tout au monde, de notre chef. Tétanisés d'effroi, leur couardise dévoilée à tous, ils subirent leur mépris.
Mes – ses – conditions étaient dures. Tout ce butin conquis sur les Muets, que j'avais vaincus à moi seul, resterait sous mon toit. À chaque fête, en particulier celle des moissons qui est notre plus grande solennité et la date de mon retour victorieux, ces parures et ces bijoux seraient distribués aux femmes les moins nées et les plus laides. Les arborant, elles feraient à nos guerriers juste honte. Elles accomplissaient avec constance leurs travaux vils. Elles étaient plus méritantes et témoignaient de plus de courage que ces poltrons. Leur respect de leurs obligations de naissance serait honoré...

08/02/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-118

J’avais, pour vite en revenir, estimé que briser un encerclement n'est pas fuir. Et après ? Ce ne serait qu’un vain sursis. Cela revenait à partir sans butin, poursuivis par une horde qui n'aurait de trêve de nous avoir détruits jusqu'au dernier. Cette issue n'était pas moins épouvantable. Nous nous tînmes prêts à mourir… Pas seuls...
... Il n'y avait rien d'autre à faire. Je me battis bien, mes frères mieux encore. Aucun de nous ne mourut sans emporter au moins deux Muets avec lui. Encore ceux qui eurent si maigre viatique furent-ils plus victimes de leur fougue – elle les poussa à se jeter d'emblée sur les épieux – que du courage et de l'habileté adverses...
... Je n’eus pas de chance. Après avoir offert à la mort trois Muets, dont un colosse adipeux, au nez coupé, que j'éventrai d'un seul coup heureux de mon glaive, je reçus un coup vicieux qui me brisa les jambes. On vit ma blessure. On me repoussa au centre de notre cercle de plus en plus étroit. C'était notre pacte. Les plus agiles combattraient à sa périphérie. Les plus lourds et les blessés en formeraient le noyau. Inaptes à nous mouvoir, nous tiendrions quand même nos ennemis à distance par nos moulinets... À quoi bon ! Quoi que nous fassions, ils finiraient par nous anéantir. Nous avions perdu tout espoir... Non, il nous en restait un. Nous offririons chacun à Thonros un dernier assaillant...
... Pendant que nous combattions, et que notre nombre diminuait à chaque instant (nous avons dû tenir bien plus longtemps qu'il ne nous a semblé, bien moins que nous ne l'espérions), le ciel s'était couvert. À mesure que les nôtres périssaient, il était devenu sombre, puis noir. Les éclairs fusaient. Ils étaient de plus en plus près de notre lice...
... Nous restions sept sous le ciel de suie et de flammes. Thonros menait là-haut un beau combat. Des ces sept moi seul, malgré mes jambes brisées, pouvait survivre. Notre chef était encore vivant, juste à côté de moi, mais sa blessure au ventre ne lui laissait aucune chance, et les autres étaient blessés à mort... Belle consolation ! Dans un instant, l'ennemi nous aurait submergés. Il nous achèverait tous...
... Grâces à Thonros et Perkunos aux traits enflammés ! Au moment où le chef des Muets allait lancer l'assaut final, une boule du feu du ciel le frappa et le jeta à terre, désarticulé, brûlé, nu... mort. À ce signe sans équivoque, ils comprirent. Les dieux étaient pris d'une grande fureur devant le massacre de leurs fils. Ils ne toléreraient pas que leurs cadavres soient profanés... Ils s'enfuirent, abandonnant leurs morts et notre butin, qui leur faisait tant envie...

07/02/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-117

... Pendant que nous vainquions nos ennemis terrifiés, et admirions leurs dépouilles, un petit fait s'était produit. Plus vigilants, nous serions peut-être tous ici. Bhagos commande. Nous ne remarquâmes rien. Ça se passa sans doute ainsi. Un des leurs a dû rester, retardé, un peu en arrière. Il a vu notre fulgurant assaut contre les siens et, plus intéressant à ses yeux, la flagrante disproportion entre notre faible effectif et notre lourd butin. Comment nous a-t-il échappé ? La joie qui suit toute victoire nous a peut-être distraits, à moins que cette maudite ligne de collines, dont les siens ont surgi trois jours plus tard, ne nous l'ait caché. Il est parti, silencieux, a rejoint sa horde à marche forcée, l’a avertie de l'aubaine. Malgré leur répugnance à se porter assistance, elle l’a signalé à d'autres, leur a proposé d'oublier leurs querelles. Devant une telle proie, leurs préventions ont fondu. Ils se sont unis pour nous détruire...
... Peu importe comment ils tombèrent d'accord – j'espère qu'ils se sont bien étripés avant –, ils se mirent en route... Et trois jours après ce combat qui avait encore accru notre butin, la série de belles batailles, d'où nous sortions toujours triomphants, cessa... pour toujours, même si, avec l'aide de Thonros et Perkunos, je suis sorti vainqueur de cette ultime rencontre...
... Nos ennemis, vrais loups furieux, déboulèrent en torrent. Je ne les ai pas comptés et, vu la soudaineté de leur assaut, aucun de nous n'en a eu le temps, mais ils nous firent l'effet d'une nuée. En un instant, ils nous entourèrent. N'eût été leur habitude de défier et d'insulter ceux qu'ils vont combattre et, espèrent-ils, massacrer, nous n'aurions même pas eu le temps de nous mettre en cercle tant ils nous avaient surpris. Nous nous voyions déjà percés de flèches et de traits acérés. Ils se réunirent sur un seul rang serré et s'avancèrent sur nous d'un pas ferme, décidé, l'épieu sous le bras pointé pour tuer. Nous ne pourrions nous échapper à moins d'abandonner notre butin et de sacrifier la vie d'une bonne moitié des nôtres. Nous résolûmes de descendre de nos chars et de combattre. Si encore, mais Thonros ne l'a pas permis, nous avions su nous battre à cheval ! Fuir, certains de nous y avaient songé un instant en voyant surgir leur première vague. Il n'en était plus question. Rester sur nos chars et tenter une sortie était une autre absurdité vouée à l'échec, vite rejetée. Ceux qui mourraient au cours de ces tentatives seraient cloués de flèches dans le dos comme il advient aux pleutres et aux fuyards. Ils perdraient leur droit à paraître devant lui et à partager ses chasses et ses combats. Nous avions tenté cette expédition par horreur de la lâcheté. Une telle perspective était à vomir.

06/02/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-116

... Notre retour commença sous les plus riants auspices. Nous croisâmes encore de nombreuses petites bandes ennemies. La saison était tardive. Ils revenaient, âme en paix, chariots remplis... Pendant que nous leur courons sus et mettons à mal leurs camps, ils vont, de leur côté, attaquer les caravanes qui troquent entre les cités et les terres éloignées et gorgées de richesses dont nous ne connaissons que les noms, voire l'ombre des noms... Nous les défîmes tous, l'un après l'autre, ajoutant à nos fourrures et à nos chevaux des objets étranges et nouveaux : poteries comme celles dans lesquelles on vous a servi notre bière, pectoraux, torques, boucles d'oreilles, ceintures tressées tissées dans des étoffes inconnues. Bientôt, à mesure que nos richesses s’amoncelaient, nous décidâmes de nous encombrer de chariots... Encombrer, je le dis maintenant. Dans l'euphorie du moment, nul n’y songeait. Nous ne voyions que les biens entassés, non la gêne occasionnée à notre troupe trop mince...
... Notre émerveillement devant les butins dont nous les délestions avec tant de facilité nous fit perdre toute mesure, toute réflexion. Pas un de nous ne s'étonna de l'aisance de nos coups de main, ne se demanda pourquoi des groupes aussi minuscules et aussi chargés de richesses avançaient sans méfiance par la plaine. Je le sais, par douloureuse expérience. Nous étions encore en plein cœur du territoire contrôlé, en cette tardive saison, par nos ennemis. Ils revenaient en force de leurs raids. Au rebours de nous, ils retournent au plus vite vers leurs camps de saison froide. Ils laissent l'intendance et le butin suivre loin derrière...
... Vint une journée où nous croisâmes encore une fois une petite bande chargée de butin. Comme de bien entendu, nous l'assaillîmes. À vingt-quatre (Plusieurs compagnons avaient été tués lors de nos assauts précédents et un autre avait péri, tout en nous évitant de nombreuses pertes, d'une morsure de vipère. Il avait, un soir posé le pied, en descendant de son char, sur un nid de ces vers-démons, nous révélant par sa mort que le lieu où nous comptions faire halte en était infesté), nous en vînmes à bout sans peine. Ils étaient en nombre égal au nôtre. Vaincre est facile à qui ose se lancer sur l’ennemi en laissant son butin à la garde d'un seul, quand il tente de protéger le sien et est plongé aussi profond dans la crainte d'en être dépossédé que nous l'étions dans la rage de tout lui prendre...

05/02/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-115

... Les deux lunes suivantes restent le meilleur moment de ma vie. Nous semblions possédés de Thonros... La sagesse m'est venue pendant ces années. En vérité nous avons été les jouets de Mawort, son double fou. Nous étions partis très loin vers le levant. Nous semions la terreur chez les Muets. Chaque camp, chaque hameau, qui avait le malheur de se trouver sur notre route, disparaissait sous notre bronze et notre feu. Tout ce qui ne devenait pas notre butin périssait ou était réduit en cendre et poussière. Ces richesses n'étaient pas prodigieuses. Qu'importait ! Notre troupe de chevaux et de bétail s'accroissait vite, ainsi que notre tas de fourrures. Dommage que nous ne trouvions plus les splendides peaux du début ! Nous ne nous en soucions guère. Notre combat n'était plus pour le profit, même si nous désirions prouver notre capacité à amasser à foison cheptel et biens variés. Il rachetait la bassesse des Loutres et nous lavait dans le sang ennemi des souillures de leur lâcheté...
... Nous étions nés Loutres. Cet ondoiement nous avait changés. Nous étions devenus bronze, feu, sang, enivrés de notre propre gloire. L'idée de prendre le chemin du retour ne nous effleurait plus. Nous nous enfoncions au sein du pays des Muets comme certains s'enfoncent au sein des ténèbres, dans l'espoir ténu de déboucher sur un jour plus clair... dans le sentiment qu'il sera celui qui baigne les lointains champs guerriers où ils lutteront près de Thonros...
... Une nuit, malgré les fourrures dont nous nous entourions pour dormir, nous eûmes grand froid. Nous revînmes à la réalité. Notre chef nous rassembla. Il était temps de rentrer. Nous étions toujours disposés à abandonner les Loutres sans espoir de retour. Nous n'y paraîtrions que pour présenter nos richesses, conter nos exploits, annoncer notre intention de créer notre clan. Les vrais guerriers, désireux de nous imiter, nous suivraient. Aux jeunes appâtés par nos succès viendraient, les dieux aidant, s'ajouter quelques femmes prêtes à partager la vie de héros aux beaux butins. Entre les épouses de mes compagnons et les filles en âge d'accueillir un homme, il serait un vrai village, peuplé des seuls nôtres. Nous n'avions guère envie de rester entre hommes, ni de nous unir à des femelles muettes. Nos fils, selon la loi, auraient eu droit au titre de guerriers, avec ses devoirs et ses privilèges. La réalité eût été autre. La plupart eussent considéré, en premier lieu, leur mauvais sang, ensuite, très loin ensuite, leur statut. Nous ne voulions pas de ce destin. C'était l'unique raison qui nous poussait à revenir dans ce village de honte... notre village, une dernière fois...