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24/02/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-134

L'inhumation eut lieu l'après-midi devant toute la troupe, du plus haut prêtre au dernier charron. Tous étaient satisfaits. Kleworegs avait bien agi en leur associant un héros qui avait présidé à la fuite de si nombreux Muets. En se l'appropriant, leur wiks devenait plus héroïque encore. Sa gloire en prenait un fort surcroît d'éclat.

Des rabat-joie auraient pu s'offusquer de la légèreté avec laquelle il en faisait un des siens. Il avait craint, un instant, que les patrouilleurs ne protestent. Ils l'approuvèrent, au contraire, et l'en louèrent bien haut. En lui confiant son butin, ne l’avait-il pas demandé ? Il lui avait échangé honneur contre honneur en faisant du protégé de l'orage son frère à sa face. Il n'y avait là aucun motif de reproche.

La cérémonie s'acheva. Ils s'éloignèrent, tout fiers, du tumulus. Là, sentinelle éternelle, veillait l'âme de leur parent. À quelque distance, ils trouvèrent un nouveau havre. Il y passèrent une nuit calme. Ils repartirent à la première heure. Bientôt, le prêtre vint rejoindre son roi, tout en tête.

Il avait entendu les conversations. À quoi bon se boucher les oreilles. Ils n'avaient tenu aucun compte de son avis. Ils avaient continué leur pochade sur les réprouvés. Un véritable chant prenait forme, fredonné par des lèvres sur qui fleurissaient irrespect et moquerie. Cette perspective l'effraya. Si son initiative devenait le sujet d'une épopée populaire, les dieux s'irriteraient de ce douteux renom. Ils ont donné à l’homme la poésie pour louer et exalter les immortels et les héros fondateurs. S'ils ne se fâchaient par jalousie, outrés qu'un homme soit chanté à leur égal, ils trouveraient cette geste proche du sacrilège.

Kleworegs écouta ses doléances. Elles lui parurent stupides et sans objet. Malgré l'envie qu'il en avait, il ne rit pas. Il s'empressa de le rassurer. Honorer les morts, à commencer par les morts au combat, était le plus beau, le plus sacré devoir. Du temps avait coulé avant le sacrifice. Si son idée avait été impie, les dieux l'en auraient dissuadé par des signes évidents. La burlesque épopée que composaient ses guerriers, enseignant le courage, ne pouvait non plus leur déplaire. Il n'était pas prêtre, mais le sentait.

– Les dieux nous ont toujours favorisés, ils ne nous auraient pas donné de mauvais conseils... Et si des forces mauvaises, prenant le masque de l'inspiration divine, avaient tenté de t'induire en erreur, ils seraient intervenus.

23/02/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-133

Deux guerriers allèrent le prendre dans son linceul. Le prêtre vint parler à son roi. Il se réjouissait d'installer dans sa sépulture l'homme des Loutres, mais... Kleworegs fronça les sourcils. Il insista. Il devait l'interroger, pour que la mise en terre s'accomplisse selon les rites :

– Dis-moi, comment s'appelle celui que nous allons mettre en terre ? J'ai besoin de le savoir pour disposer Thonros et sa suite en sa faveur.

– Comment ?

– Oui, quel est son nom ?

– Mais... Je n'en sais rien !

– Quoi ! Quand il vous a raconté son histoire, tu ne lui as pas demandé son nom et sa filiation ?

– Tu sais bien que non ! Tu étais avec nous. Et personne n'y a songé. Tu sais, c'est quand on va abattre un ennemi qu'on lui demande, pour en parler ensuite, qui il est. « Kwis esi ? Kwoyo esi ? » (Qui es-tu, de qui es-tu ?). Ce n'est pas une question qu'on pose aux amis. On attend qu'ils se présentent.

– C'est vrai, mais qu'est-ce que je vais bien faire ? On n'a jamais vu un guerrier sans nom enterré !

Le prêtre se prit la tête entre les mains. Espérait-il y trouver plus vite une solution ? Kleworegs était plongé dans les mêmes abîmes de réflexion. Soudain, il releva la tête. Il toussota.

– J'ai trouvé. Appelle-le mon frère, et donne-lui ma filiation. Ce sera un grand honneur pour mon genos que son esprit défende notre terre.

– Oui, c'est une excellente idée, mais tu devras échanger ton sang avec lui.

– C'est impossible ! Le sang d'un mort est figé. Il ne coule pas. Il n'est même plus du sang, fluide de vie.

– D'accord, d'accord. Je ferai comme tu as dit, le déclarer ton frère. Je l'inhumerai en l’appelant « Klewoner, Kleworeges bhrater, puis toute ta filiation. » Cela te va ?

– C'est parfait !

– Alors, de ton côté, arrange-toi pour que les hommes soient plus discrets sur l'histoire d'hier. Plus j'y réfléchis, plus je crains d'avoir été un peu trop désinvolte à l'encontre des dieux. Notre sacrifice les a gavés, mais ils n'ont peut-être pas apprécié notre manque de respect...

– Tu m'as toujours dit que le plus important pour eux était la taille des sacrifices. Ils reconnaissent notre piété à ce signe. Ne t'inquiète pas ! Je leur dirai d'être plus calmes et de cesser leurs plaisanteries (« Dommage, il y avait de ces trouvailles impayables dans ce début de satire. Je leur demanderai la suite un peu plus tard. » ). À présent, passons à la cérémonie. Qu'elle soit terminée, et la tombe refermée, avant ciel rouge !

22/02/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-132

C'était, pour chaque vers, le même travail d'affinage, en général à plusieurs. Ils s'appliquaient à polir chaque vers, ébarber chaque maxime. Parfois, certaines trouvailles faisaient tant rire leurs auteurs qu'ils n'arrivaient plus à les dire tant ils se pliaient en quatre. Leur rire était communicatif. Toute la troupe les imitait, jusqu'à ce que les poètes improvisés lui demandent de se taire afin de lancer leurs phrases sonores et définitives. Plus drôle encore, parfois, après la crise de rire qui l'avait secoué, un des fins diseurs avait oublié le mot qui l'avait tant amusé, et ses voisins avec lui. Quand cela survenait, le malheureux déclenchait une nouvelle explosion de rire, deux fois plus forte, à ses dépens. Qui se met dans un tel embarras mérite qu'on le moque.
La matinée entière passa ainsi. De temps à autre, un guerrier allait demander au prêtre le plus proche – censé de par sa fonction mieux s'y connaître que lui dans l'art de faire un texte, agencement et mise en ordre des idées et des mots comme l'art de faire une maison est celui d'ordonner les rondins et les lier de glaise – une précision sur l'orthodoxie de son rythme et de ses rimes. Ces poèmes étaient trop triviaux. Ils ne leur répondaient pas, ou par monosyllabes indistincts. À leur grande satisfaction, ils cessèrent vite d'insister.
Le soleil était au plus haut. On s'arrêta pour laisser souffler chevaux, captifs, bétail et se restaurer. C’était des devoirs indispensables, quoique profanes. En restait un autre, sacré, à accomplir. Il fallait enterrer, avec tous les honneurs, le guerrier gisant sous les peaux. La halte, avec son petit talus, deviendrait son tertre funéraire. Les captifs creusèrent une grotte à flanc de coteau. On l’y installerait, debout et face au levant ou au midi dont venaient les ennemis. Avec une telle sentinelle, dont ils éprouveraient la présence mystique, nul ennemi n'oserait s'avancer plus avant, s'il avait su éviter les autres tombes de héros situées plus loin en direction des steppes où ils aimaient à combattre.

21/02/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-131

Avant que la Brillante ne se soit levée, sous l'influence de certains, pessimistes ou désespérés, ils imaginèrent le pire. Sans arriver à en démêler les raisons, ils se virent soudain morts. Dans la nuit s'épaississant, ils éclatèrent en funèbres incantations. Furieux de leur tapage, Kleworegs menaça d'en tuer quelques-uns. La menace indéterminée de leur trépas les avait incités à des lamentations discordantes. Celle-ci, précise, eut l'effet contraire. Elles cessèrent aussitôt.
Le calme et le silence régnaient enfin. Tous dormaient autour des bivouacs dans la tiède nuit propice à un long sommeil sans rêve. Ne veillaient que quelques gardes, toujours aux aguets depuis la leçon de leur roi. Ils se tenaient immobiles, attentifs à tout, bien qu'on ne risquât que la visite intempestive de quelque sauvagine, au cas improbable d'une extinction des feux propre à la rassurer et à la pousser à venir se mêler aux hommes. Ce n'était pas à la veille d'arriver. À intervalles réguliers, ils jetaient quelques branches dans les foyers pour les entretenir.
Chacun avait bien profité de la nuit. Les sombres pensées s’en étaient allées. Quand l'aube poignit, on se réveilla frais et dispos, l'esprit allégé, plein d'ardeur. Tous se remirent à cheval, joyeux. Le sommeil, meilleur des remèdes, avait râpé, gommé, effacé, la honte et le malaise. Ils ne gardaient plus du jour précédent que le souvenir d'une bonne farce, drôle et morale à la fois. Les vaillants célébrés, les pleutres honnis, les gloutons et les sacrilèges punis. Ils avaient de quoi composer un de ces chants qui volent de village en village pour commémorer quelque aventure notoire.
Certains guerriers étaient bons diseurs. Kleworegs appréciait et encourageait ce talent. Il les laissa lancer, de temps à autre, quelque phrase sonore et bien rythmée en relation avec l'affaire. Les autres s’en rapprochèrent. Ils commentaient leurs vers, soit les approuvant, soit leur indiquant les modifications qu'ils voulaient y apporter.
– Je ne suis pas d'accord avec ton : « Là à la lune, le lâche lièvre montre son cul ». Si tu dis : « Au soleil », ça sonnera mieux !
– Ne l'écoute pas ! La lune, ça va très bien, mais dis plutôt : « Le lièvre craintif ».
– Vous deux, vous n'avez jamais été fichu de rien composer, et vous voulez donner des leçons ! Non, c'est très bien, ça coule comme une rivière. Mais il faudrait peut-être dire : « Livre le cul ». Ça sonnera encore mieux que : « Montre » .
– Ça ne veut plus rien dire, ton truc !
– Mais si. Tu n'as jamais vu deux chiens se battre ? ... Souvent, le vaincu se couche comme s'il livrait son cul. Le montrer, c'est plutôt moquerie.
– Pas bien maligne ! Rappelle-toi ton frère, il y a deux ans. Pendant combien de temps il n'a pas pu s'asseoir ! ... et encore, la flèche du Muet venait de loin.
– N'insiste pas. N'empêche, « livrer », c'est mieux. Ça, c'est un signe de soumission et de lâcheté.
– D'accord pour « livrer » ! : « Là à la lune le lâche lièvre livre le cul ».
– Oui, c'est tout à fait ça ! Ne change plus rien !

20/02/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-130

L’ODEUR DE L’ÉCURIE

La cérémonie aux mânes des guerriers les avait marqués bien plus, et de tout autre façon, qu'ils ne l'avaient imaginé. Ils avaient cru se payer une bonne tranche de rire, qui les maintiendrait en joie jusqu'au retour. Le premier moment d'hilarité passé, une indéfinissable amertume envahissait, polluait leur âme. La mort du glouton impie avait été, sur le coup, fort comique, en même temps que fort édifiante, leçon de morale en action. À présent, le côté drolatique de l'incident disparaissait. Le court laps écoulé depuis avait été propice à la réflexion. Il n'avait plus le même aspect qu'au moment où ils en avaient été les spectateurs rigolards. Tout lâche et profanateur qu'il ait été, celui qui avait péri dans les flammes était de leur sang. Ils revoyaient la scène en dignes disciples de leur roi, toujours économe de la sève des siens. La perte d'un fils d'Aryana, même vil, était un déchirement et un deuil personnel. Que dire de celle-ci, si ignominieuse ? Par elle, l'idée même de la noblesse et de l'excellence de leur origine subissait le triple assaut des vers rongeurs de la dérision, du dégoût et du doute envers leur destin manifeste. Elle sapait leur confiance. La faiblesse et la couardise existaient aussi dans leurs rangs. Ils n'en ignoraient rien, mais n'en avaient jamais été témoins. Et voilà qu'ils venaient d'être frappés, pour la première fois, par l'atroce vision de ces tares. Si encore elles avaient été le fait d'un seul homme… mais sa mort avait encore plus souligné la bassesse de son clan... un clan de leur peuple. Ils en étaient ulcérés comme de la trahison avérée d'un ami.
Kleworegs le sentait. Il leur fit presser le pas. Plus loin ils seraient de cette honte, moins ils y songeraient et se rongeraient les sangs. Les captifs, surpris de ce rythme nouveau, trop rapide à leur gré, maugréèrent. Par bonheur, la halte vespérale s'annonçait proche. Ils ne mirent pas trop de mauvaise volonté à avancer. Quelque chose n'allait pas. Il leur valait mieux se montrer dociles.
Le crépuscule arriva. Tous avaient l'absinthe au cœur. Sitôt arrêtés, ils houspillèrent les captifs avec une rudesse tout à fait contraire à leurs us.
Surpris de cette attitude nouvelle, dont ils avaient constaté les prémisses dans l'ordre de presser l'allure, ils s'en s'inquiétèrent. Ils étaient accoutumés à une relative mansuétude. Ces nouvelles façons ne présageaient rien de bon.