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01/05/2009

AUBE, la saga de l'Europe II, 008

– Pourrai-je voir cet enfant ?
– Bien sûr !
Ils sortirent. Un paysan, tendant le cadavre sur sa fourche, les attendait derrière la porte. Le prêtre l'avait piégé. Il voulait le charger de la sale besogne. Il se tourna vers lui. Son visage irrité le persuada du contraire. Le gamin venu les prévenir avait averti les siens de son réveil. Connaissant sa fonction, ils avaient décidé de le lui présenter, soit pour conforter les formules d'éloignement de la malédiction déjà prononcées, soit pour demander des éclaircissements sur son retour après son exposition. C'était cela ! Ses paroles ne laissaient pas place au doute.
– Ce mal-né a été exposé, puis ramené au woikos par les chiens qui ont tenté, en vain, de le déchirer. Devons-nous y voir un signe, oracle ?
Il était plus fatigué qu'il ne le pensait ; son mal de tête continuait à lui vriller le cerveau. Un peu par routine, pressé de s'en débarrasser et de partir, il oublia la grande règle : les dieux n'envoient jamais deux signes qui ne soient séparés par un espace d'au moins un jour et une nuit. Il décida qu'ils se manifestaient à nouveau :
– Je vois, par ce signe, que jamais un ennemi ne viendra à bout de démembrer Aryana !
Il rentra dans la maison du prêtre. Il le regardait, en extase. Encore une prophétie ! Qu'il serait heureux d'obliger un tel ami des dieux !
– Mangeons, puis je partirai. N'oublie pas d'enterrer ce bébé. Il ne faut pas que les chiens s'en emparent à nouveau, et le déchirent.
– Si besoin est, nous creuserons à ce que l'on ne voie plus nos têtes !
Il approuva. La servante du prêtre apporta du brouet. Il se jeta dessus. Le repas expédié, il prit congé. Sur son cheval, il s'interrogea. En avait-il dit trop, ou pas assez ?
Inutile d'y penser. Il serait vite à Kerdarya. Ses révélations en imposeraient. Il est rare qu'un oracle arrive avec deux prophéties aussi fortes.
Hélas, l'exaltation et la joie le lui avaient fait oublier, une n'était pas inspirée par les dieux.

30/04/2009

AUBE, la saga de l'Europe II-007

Bercé par ces rêves et ce riant, même si lointain, avenir, il dormit jusqu'au milieu de la matinée. Il ne dirait rien de ses espoirs, qu’ils ne soient devenus certitude, à ses hôtes. Il ne les oubliait pas. Il dévoilerait ses visions et son oracle à ses pairs ; ils entreraient dans ses vues ; ils le diraient grand prophète et grand voyant. Alors il reviendrait les saluer et les honorer. Trop de signes, s'ajoutant, se formaient en une masse critique. Ses révélations donneraient le coup de pouce nécessaire. Nul ne douterait plus qu'un jour nouveau arrivait, dépendant de la volonté des dieux et des paroles des prêtres. Ce présage venait à point nommé pour appuyer le simple bon sens. Il en faisait un devoir sacré, à quoi se dérober serait sacrilège.
Il se réveilla. Il avait un fort mal de tête. Pas étonnant ! Les dieux avaient hurlé dans son crâne. Il se leva et revêtit son habit de voyage, nouant à la va-vite ses lanières. Tout dansait devant ses yeux. Il en savait assez pour repartir sans délai. Il resterait partager le repas du prêtre. Les migraines cessent plus vite ventre plein.
Il sortit. Le prêtre l'attendait, anxieux. Il lui parla de ses visions, semblables en tous points à sa description de la veille. On ne l’avait pas dérangé pour rien, même s'il ne pouvait en dire plus. Il se rengorgea. Son initiative serait au moins, même sans suite, une source de prestige accru parmi les siens. Mais si après son appel, des choses (ce flou cachait la taille de ses espérances) se décidaient, il serait convié aux sanctuaires de son peuple pour y être intronisé dans le corps des voyants et prophètes. Un rare, et grand, honneur. Ils étaient respectés entre tous ceux de sa caste pour révéler les voies indiquées par les dieux pour favoriser leur peuple.
Pendant qu’ils discutaient, joie et espoir mal contenus, un jeune garçon vint les déranger. On allait mettre le corps du bébé retrouvé le matin sur la place du village dans un enclos sûr, en attendant de l'emporter là où les chiens n'iraient pas le déterrer pour le ramener en faire leur festin. Le prêtre approuva. Reggnotis s'enquit, plus poli que curieux, de l'incident. Il apprit les événements de la nuit et comment, à leur réveil, ils avaient retrouvé le corps quasi intact du bébé que les mâtins s'étaient disputé. Ils l'avaient aussitôt appelé et, après un rituel destiné à éloigner les démons qui font mourir les enfants avant terme, l'avaient déposé sur les pointes d'une fourche pour le jeter au loin. Chacun s'était trouvé une activité pressante pour ne pas se charger de cette corvée.
Le prêtre s'excusa. Il l'avait ennuyé avec cette histoire sordide. Dès son départ, il irait exposer le cadavre dans le bois là-bas au midi. Il abritait assez de fauves qui l’auraient vite dévoré, et bon débarras. Qui sait s'il n'y avait pas un signe funeste dans son retour au village qui l'avait exilé ? On avait détourné les démons de la mort ce matin, mais s'il fallait lancer les mêmes formules d'exécration plusieurs jours de suite ? Elles s'affaibliraient à n’être plus que des mots.
Depuis longtemps, Reggnotis ne l’écoutait plus. Ses paroles ne lui parvenaient plus que comme un murmure indistinct... qui s’arrêta enfin.

29/04/2009

AUBE, la saga de l'Europe III-06

On lui avait dit de ne pas se tenir près du mourant. Il n’en avait guère tenu compte. Deux raisons le poussaient à rester à ses côtés. Il aimait à l'entendre lui conter, entre les quintes qui le secouaient, la gloire de sa lignée et les minuscules événements de sa vie. Plus importante, et devant marquer son entrée dans une carrière de héros, lui semblait l’idée de s’emparer du guerrier invisible qui l'attaquait. A peine capable de tenir un petit glaive et vainqueur du combattant que tous craignaient ! Il ne rêvait pas moins. S'il en parlait aux siens ? On l’éloignerait du champ de bataille... Une telle gloire ne sied qu’aux grands. Non, il aurait sa victoire. L'invisible tomberait devant lui. Il était faible – ses coups répétés n’arrivaient point à achever sa victime – et lâche – il se cachait. Un enfant, fils d’une lignée de héros, en viendrait à bout. Il ne serait pas le premier enfant merveilleux à mettre à mal des ennemis de son clan.
Il avait juré de ne parler de son projet à aucun adulte, mais avait besoin, pour venir à bout de son tourmenteur, de la complicité de l'aïeul. Il agripperait le guerrier tandis qu'il le larderait de son épée-jouet. Il lui avait expliqué l’aide qu’il en attendait. Sa proposition n’avait pas eu la suite prévue.
A peine avait-il parlé, l’agonisant avait appelé. Toute la famille était venue. Il leur avait exposé le projet de son petit-fils. Ils avaient écouté, dans un silence de grande taurilie, puis tous avaient voulu dire leur sentiment. Le vieux porteur de glaive se réjouissait. Son descendant avait su deviner la présence de l’invisible guerrier. Il mourrait au combat, en homme de sa fonction. Le reste de sa famille exultait. Compter parmi les siens un héros si précoce, capable de voir au-delà de la trompeuse barrière des sens ! Ils l’avaient proclamé dans tout le village. Ce prodige avait compté dans l’attitude respectueuse de son prêtre envers lui, et dans l’acceptation par ses guerriers de ses exigences les plus folles... Oui, c’était cela, plus que la force des glaives de Pewortor. Elle n’avait fait que l’aider, seul le souvenir de ses dons avait été décisif. Seul il avait poussé les siens à le suivre dans les raids les plus osés, seul il les avait persuadés qu'il les mènerait toujours à bon port. Son don, pas les épées. C'était la source de sa puissance.

28/04/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, III-05

– Crois-tu qu’il soit si aisé d’entendre les dieux ? Interpréter un seul de leurs messages est plus ardu que d’abattre dix hommes forts. Tu peux m’en croire, j’ai fait l’un et l’autre.
– Bon sommeil, alors, roi Kleworeg... Puissent-ils t’envoyer des songes heureux !
– Profite de la nuit, profitez-en tous, mais pensez malgré tout à dormir. Demain, nous devrons être tous à pied d’œuvre.
– Allons-nous fêter notre arrivée dans les terres du Printemps Sacré ? Tu sais, tous le souhaitent.
– Je sais ce que je dois faire. C’est pour le préparer qu'il faut que vous soyez tous dispos demain matin. Vous verrez, ces festivités dépasseront tout ce que vous avez vu, et seront sous le signe de la Fécondité... Je compte vous en faire la surprise, même si, pour l’instant, ce n’est qu’un projet, une idée... Je dois en parler à d’autres rois, auparavant.
– Ça m’étonnerait beaucoup qu’ils ne soient pas d’accord ! Même la tribu de Thonr/
– Ils ont un nouveau roi, souviens-t'en, et oublie le nom de celui qui est mort... Mais je veux l’accord de leur roi à mon projet... Il ne pourra même se faire qu’avec son accord. Je t’en ai assez dit.
– A tes yeux, c’est sûr. Mais tu as tes raisons. Je vais faire ce que tu m’as demandé... Puis-je parler de la fête ?
– Annonce-la, rien de plus !

Kleworegs retourna à son chariot, s’y glissa pour dormir. A peine étendu, une quinte de toux le saisit. Il se croyait pourtant guéri, certain que ces crises qui le secouaient n’étaient plus qu’un mauvais souvenir... S’il lui arrivait comme à son aïeul, homme solide s’il en fut, mort pourtant dans les douleurs d’un catarrhe incessant et de continuels crachements de sang ? C'était son premier souvenir précis, et un avis à se garder de négliger.
Il s’installa sur sa couche... Il était, jeune enfant, au chevet de son grand-père agonisant. Le vieillard – Qu'avait-il dit ! Il n'était guère plus âgé – était maigre à faire pitié, les lèvres couvertes de sang, les joues d’un rose malsain. Son oncle et son père tentaient de l’empêcher de s’en approcher, mais il parvenait toujours à se glisser près de lui. Voir la maladie le détruire le fascinait. Il l’imaginait, guerrier invisible, portant ses coups, et lui crachant le sang comme ceux pour qui, quoiqu’ils paraissent vierges de toute blessure, il n’est plus aucun espoir. La seule chose qu’il ne comprenait pas était que son aïeul, lui, continuait à vivre. Le guerrier invisible portait des coups sans grand force, ou affaiblis de propos délibéré afin de prolonger son supplice.

27/04/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, III-04

– Salut, Kleworeg e, reg nosom ! Tu resplendis comme Sawel ! Kleworegs salua son interlocuteur avec une cordialité proche de la frénésie. Il lui demanda son nom. Seule l’aura de puissance qui n'apparaissait qu’à ses fidèles lui avait permis de le reconnaître. Le guerrier se présenta. Kleworegs répéta son nom, se lissant le front de la paume. Sa toque était tombée. Il ne s’en était, dans son excitation, pas aperçu. C’était à cela qu'il l’avait reconnu, non à cause d’une émanation mystique perceptible d’une seule élite. Son enthousiasme tomba d’un coup. Il lui souhaita la bonne nuit, d’un ton sec.
– Oui, c’est une bonne nuit, mais pas question d’aller dormir. Seuls les rats de Thonronsis préfèrent cacher sous leurs fourrures leur honte d’avoir eu un chef impie. Ceux qui t’ont fait confiance ont reçu le don de ne plus craindre le sommeil du jour et les forces mauvaises débandées qui s’y ébattent. C’est la récompense de leur fidélité.
Son visage lui était inconnu, mais ses paroles lui avaient remis du baume au cœur. S’il lui demandait son clan, afin de juger de sa sincérité ?... Il n’en ferait rien. Hormis le sien et celui des troisième caste de Penkakwelya, tous avaient, à un degré plus ou moins élevé, douté de lui... Mais il n’avait pas encore, alors, reçu la marque des dieux.
– Tu as raison. Quand le jour sommeillait, il laissait ses cauchemars prendre vie et forme pour nous éprouver. Ici et à partir de ce jour, ses rêves agréables vivront pour nous. La nuit sera notre alliée. La Brillante en personne me l’a révélé. Je te l'apprends à mon tour, toi qui as su me reconnaître, pour que nul ne l’ignore plus d’ici à demain.
– Je serai ton messager... Mais toi, tu vas dormir ?