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26/02/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-136

– Tu as raison ! ... C'est le monde à l'envers ! Un guerrier m'apprend la loi, à présent !

– Et tu vas voir que je suis prophète, en plus. Pour avoir été docile à leur inspiration, ils vont te favoriser. Quand tu seras arrivé chez nous, tu accueilleras un fils.

– Peut-être parlent-ils en ce moment par ta bouche. Pour ce fils que j'attends, j'ai le sentiment qu'il viendra le même jour que le tien. Je ne sais s'ils seront déjà nés quand nous parviendrons au wiks, mais ils ne tarderont pas. Ce sera l'affaire d'une ou deux journées.

– Alors, tu ne vas quand même pas oser me soutenir qu’ils nous auraient laissés nous tromper au point de commettre, juste au moment où ils vont nous accorder la naissance de beaux enfants, un sacrilège... Ils nous montrent assez souvent leur faveur : bétail fécond, récoltes abondantes, combats victorieux et d'un rapport bien au-delà de tout ce que nous avons déjà connu. Pardonne-moi : Si tu doutes, c'est toi qui blasphèmes.

– C'est vrai, Kleworeg, tu interprètes les signes envoyés par les puissances mieux que nombre d'entre nous. Tu ne te contentes pas d'être notre guerrier le plus courageux et le plus digne de renom. Tu es un homme à qui les dieux parlent et confient leurs secrets... Comme à moi, né parmi les prêtres. Ecoute-les : Ils désirent, par ces signes d'abondance de la nature, de richesse de notre butin, de beauté de nos troupeaux, que tu donnes à ton fils le nom de Swensunus, le fils du soleil.

– Je suis content. Tes idées moroses t'ont quitté... Tu as choisi un très beau nom pour mon fils.

– Je ne l'ai pas choisi, les dieux me l'ont dicté.

– Et le tien, comment l'appelleras-tu ?

– Il portera le nom de Premenos, l'esprit qui va en avant, l'esprit précurseur.

– Un nom magnifique pour un prêtre ! Que dis-je, c'est leur nom même. Vous êtes ceux qui voient au loin, saisissent l'avenir, interprètent les signes de la terre et du ciel et les songes, indiquent la voie juste aux guerriers et au peuple. Tu sais entendre les messages soufflés par les dieux, et choisir les noms des hommes.

– C'est une science bien difficile, où l'on ne progresse qu'en tremblant. Si un homme a un nom mauvais, à lui les mauvais jours, les sombres perspectives, les aventures malheureuses. Si son nom est bon, le destin lui sourira.

– Alors, pourquoi ne donnes-tu pas un nom favorable à chaque enfant qui naît ? Il n'y aurait que des héros et des gens heureux.

25/02/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-135

– Vois-tu, Bhagos me révèle l'avenir de chaque nouveau-né à sa naissance, ou pendant la grossesse de sa mère. S'il ne tenait qu'à moi, j'appellerais chacun : infinie sagesse, haute gloire, grande richesse. Mais quand je nomme l'enfant, le Borgne ourdisseur du destin m'a déjà révélé ce qui l'attend. Que puis-je faire alors ? Au mieux, lui donner un nom destiné à atténuer un peu les peines de sa vie... guère plus. Imagine que mes songes m'aient annoncé que le bébé qui repose devant moi, dans son berceau, va mener une vie triste et morne, et mourir pauvre et sans gloire. Si je l'appelle « Ton nom sera grand » , il n'en aura pas un grain de bonheur ou d'éclat en plus. Ça ne l'aidera en rien. Pire, on rira de lui. Plus grave encore, et capable de saper nos bases si nous sommes nombreux à agir ainsi, on doutera des dieux et de leurs serviteurs. Qu'adviendra-t-il si l'on cesse de croire en Bhagos, le distributeur, qui préside au hasard des naissances et décide de l'avenir de chacun ? Les producteurs se demanderont pourquoi ils sont nés inférieurs. Ils mettront en cause le destin qui t'a fait guerrier, qui m'a fait prêtre, qui les a faits paysans, et qui a fait de ceux-là (Il se retourna et désigna les Muets.) nos captifs. Ils voudront en bouleverser l'ordre. Ils se révolteront.

– Ça, jamais !

– Oui, nous pourrons compter sur vous, si ce malheur arrivait. Ce ne sera pas pour cette génération, ni la prochaine, ni après. Ce sera peut-être pour le ciel rouge des dieux, avec la même horreur sur terre et dans les cieux.

– ... Revenons aux Muets. Ces gens-là ont des dieux, comme nous. Un de leurs chefs, que j'ai tué en combat singulier avec ma bonne lame, portait le nom de « Toujours victorieux » . Ça ne lui a pourtant pas porté chance. Cependant, vous, prêtres, nous parlez souvent de la puissance de leur magie, même si elle est mauvaise. Pourquoi ma victoire a-t-elle été aussi facile ?

– Toujours victorieux, dis-tu ? Tu sais le langage des Muets ?

Oh, juste quelques mots. J'ai voulu savoir ce que nos captifs complotaient derrière notre dos. La meilleure façon, c'était d'apprendre les rudiments de leur parler. C'est comme ça que je connais cette expression. Ils la ressortent à chaque instant dans leurs chansons et leurs récits... Ils ont bien le droit de rêver. Je sais aussi dire : « Je suis » et « Il est mort » dans leur patois sauvage. Quand ce chef s'est approché de moi et m'a crié, en manière de défi : « Je suis toujours victorieux ! » , j'ai cru à une de leurs absurdes vantardises habituelles. Mais quand il s'est abattu, gorge tranchée, ses compagnons, rendant les armes, ont gémi et crié : « Toujours victorieux est mort ! » . J'ai compris. C'était son nom... À propos, tu ne m'as toujours pas expliqué pourquoi, en dépit d'un patronyme aussi ronflant, il a été défait.

– Tu me déçois, Kleworeg ! Ne l'as-tu pas déjà deviné ?

24/02/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-134

L'inhumation eut lieu l'après-midi devant toute la troupe, du plus haut prêtre au dernier charron. Tous étaient satisfaits. Kleworegs avait bien agi en leur associant un héros qui avait présidé à la fuite de si nombreux Muets. En se l'appropriant, leur wiks devenait plus héroïque encore. Sa gloire en prenait un fort surcroît d'éclat.

Des rabat-joie auraient pu s'offusquer de la légèreté avec laquelle il en faisait un des siens. Il avait craint, un instant, que les patrouilleurs ne protestent. Ils l'approuvèrent, au contraire, et l'en louèrent bien haut. En lui confiant son butin, ne l’avait-il pas demandé ? Il lui avait échangé honneur contre honneur en faisant du protégé de l'orage son frère à sa face. Il n'y avait là aucun motif de reproche.

La cérémonie s'acheva. Ils s'éloignèrent, tout fiers, du tumulus. Là, sentinelle éternelle, veillait l'âme de leur parent. À quelque distance, ils trouvèrent un nouveau havre. Il y passèrent une nuit calme. Ils repartirent à la première heure. Bientôt, le prêtre vint rejoindre son roi, tout en tête.

Il avait entendu les conversations. À quoi bon se boucher les oreilles. Ils n'avaient tenu aucun compte de son avis. Ils avaient continué leur pochade sur les réprouvés. Un véritable chant prenait forme, fredonné par des lèvres sur qui fleurissaient irrespect et moquerie. Cette perspective l'effraya. Si son initiative devenait le sujet d'une épopée populaire, les dieux s'irriteraient de ce douteux renom. Ils ont donné à l’homme la poésie pour louer et exalter les immortels et les héros fondateurs. S'ils ne se fâchaient par jalousie, outrés qu'un homme soit chanté à leur égal, ils trouveraient cette geste proche du sacrilège.

Kleworegs écouta ses doléances. Elles lui parurent stupides et sans objet. Malgré l'envie qu'il en avait, il ne rit pas. Il s'empressa de le rassurer. Honorer les morts, à commencer par les morts au combat, était le plus beau, le plus sacré devoir. Du temps avait coulé avant le sacrifice. Si son idée avait été impie, les dieux l'en auraient dissuadé par des signes évidents. La burlesque épopée que composaient ses guerriers, enseignant le courage, ne pouvait non plus leur déplaire. Il n'était pas prêtre, mais le sentait.

– Les dieux nous ont toujours favorisés, ils ne nous auraient pas donné de mauvais conseils... Et si des forces mauvaises, prenant le masque de l'inspiration divine, avaient tenté de t'induire en erreur, ils seraient intervenus.

23/02/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-133

Deux guerriers allèrent le prendre dans son linceul. Le prêtre vint parler à son roi. Il se réjouissait d'installer dans sa sépulture l'homme des Loutres, mais... Kleworegs fronça les sourcils. Il insista. Il devait l'interroger, pour que la mise en terre s'accomplisse selon les rites :

– Dis-moi, comment s'appelle celui que nous allons mettre en terre ? J'ai besoin de le savoir pour disposer Thonros et sa suite en sa faveur.

– Comment ?

– Oui, quel est son nom ?

– Mais... Je n'en sais rien !

– Quoi ! Quand il vous a raconté son histoire, tu ne lui as pas demandé son nom et sa filiation ?

– Tu sais bien que non ! Tu étais avec nous. Et personne n'y a songé. Tu sais, c'est quand on va abattre un ennemi qu'on lui demande, pour en parler ensuite, qui il est. « Kwis esi ? Kwoyo esi ? » (Qui es-tu, de qui es-tu ?). Ce n'est pas une question qu'on pose aux amis. On attend qu'ils se présentent.

– C'est vrai, mais qu'est-ce que je vais bien faire ? On n'a jamais vu un guerrier sans nom enterré !

Le prêtre se prit la tête entre les mains. Espérait-il y trouver plus vite une solution ? Kleworegs était plongé dans les mêmes abîmes de réflexion. Soudain, il releva la tête. Il toussota.

– J'ai trouvé. Appelle-le mon frère, et donne-lui ma filiation. Ce sera un grand honneur pour mon genos que son esprit défende notre terre.

– Oui, c'est une excellente idée, mais tu devras échanger ton sang avec lui.

– C'est impossible ! Le sang d'un mort est figé. Il ne coule pas. Il n'est même plus du sang, fluide de vie.

– D'accord, d'accord. Je ferai comme tu as dit, le déclarer ton frère. Je l'inhumerai en l’appelant « Klewoner, Kleworeges bhrater, puis toute ta filiation. » Cela te va ?

– C'est parfait !

– Alors, de ton côté, arrange-toi pour que les hommes soient plus discrets sur l'histoire d'hier. Plus j'y réfléchis, plus je crains d'avoir été un peu trop désinvolte à l'encontre des dieux. Notre sacrifice les a gavés, mais ils n'ont peut-être pas apprécié notre manque de respect...

– Tu m'as toujours dit que le plus important pour eux était la taille des sacrifices. Ils reconnaissent notre piété à ce signe. Ne t'inquiète pas ! Je leur dirai d'être plus calmes et de cesser leurs plaisanteries (« Dommage, il y avait de ces trouvailles impayables dans ce début de satire. Je leur demanderai la suite un peu plus tard. » ). À présent, passons à la cérémonie. Qu'elle soit terminée, et la tombe refermée, avant ciel rouge !

21/02/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-131

Avant que la Brillante ne se soit levée, sous l'influence de certains, pessimistes ou désespérés, ils imaginèrent le pire. Sans arriver à en démêler les raisons, ils se virent soudain morts. Dans la nuit s'épaississant, ils éclatèrent en funèbres incantations. Furieux de leur tapage, Kleworegs menaça d'en tuer quelques-uns. La menace indéterminée de leur trépas les avait incités à des lamentations discordantes. Celle-ci, précise, eut l'effet contraire. Elles cessèrent aussitôt.
Le calme et le silence régnaient enfin. Tous dormaient autour des bivouacs dans la tiède nuit propice à un long sommeil sans rêve. Ne veillaient que quelques gardes, toujours aux aguets depuis la leçon de leur roi. Ils se tenaient immobiles, attentifs à tout, bien qu'on ne risquât que la visite intempestive de quelque sauvagine, au cas improbable d'une extinction des feux propre à la rassurer et à la pousser à venir se mêler aux hommes. Ce n'était pas à la veille d'arriver. À intervalles réguliers, ils jetaient quelques branches dans les foyers pour les entretenir.
Chacun avait bien profité de la nuit. Les sombres pensées s’en étaient allées. Quand l'aube poignit, on se réveilla frais et dispos, l'esprit allégé, plein d'ardeur. Tous se remirent à cheval, joyeux. Le sommeil, meilleur des remèdes, avait râpé, gommé, effacé, la honte et le malaise. Ils ne gardaient plus du jour précédent que le souvenir d'une bonne farce, drôle et morale à la fois. Les vaillants célébrés, les pleutres honnis, les gloutons et les sacrilèges punis. Ils avaient de quoi composer un de ces chants qui volent de village en village pour commémorer quelque aventure notoire.
Certains guerriers étaient bons diseurs. Kleworegs appréciait et encourageait ce talent. Il les laissa lancer, de temps à autre, quelque phrase sonore et bien rythmée en relation avec l'affaire. Les autres s’en rapprochèrent. Ils commentaient leurs vers, soit les approuvant, soit leur indiquant les modifications qu'ils voulaient y apporter.
– Je ne suis pas d'accord avec ton : « Là à la lune, le lâche lièvre montre son cul ». Si tu dis : « Au soleil », ça sonnera mieux !
– Ne l'écoute pas ! La lune, ça va très bien, mais dis plutôt : « Le lièvre craintif ».
– Vous deux, vous n'avez jamais été fichu de rien composer, et vous voulez donner des leçons ! Non, c'est très bien, ça coule comme une rivière. Mais il faudrait peut-être dire : « Livre le cul ». Ça sonnera encore mieux que : « Montre » .
– Ça ne veut plus rien dire, ton truc !
– Mais si. Tu n'as jamais vu deux chiens se battre ? ... Souvent, le vaincu se couche comme s'il livrait son cul. Le montrer, c'est plutôt moquerie.
– Pas bien maligne ! Rappelle-toi ton frère, il y a deux ans. Pendant combien de temps il n'a pas pu s'asseoir ! ... et encore, la flèche du Muet venait de loin.
– N'insiste pas. N'empêche, « livrer », c'est mieux. Ça, c'est un signe de soumission et de lâcheté.
– D'accord pour « livrer » ! : « Là à la lune le lâche lièvre livre le cul ».
– Oui, c'est tout à fait ça ! Ne change plus rien !