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15/03/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-153

Ils avaient commencé à creuser dans la terre sacrée, n'hésitant pas, après l'avoir tout juste effleurée, à en faire un champ fouillé par une horde de porcs. La fatigue aidant, la raison prit le pas sur le ressentiment. Il n'y avait pas eu grand pertes parmi les leurs. On avait enterré les morts au combat depuis déjà longtemps, même si les véritables obsèques, où l'on mettrait en terre, en l'absence de leurs corps pourrissants, leurs armes et leurs cuirasses, auraient lieu au village. Kleworegs ne serait pas trop fâché s'ils n'avaient pas préparé assez de fosses. Ils devaient se rappeler le nombre de morts des précédents raids pour tomber juste. Leurs chiffres variaient du simple au double. Ils se chamaillèrent... Pour finir, ils ne creusèrent que quelques trous, à tout juste recevoir un casque.

Le village était tout affairé à ses préparatifs d'accueil. Cela signifiait, pour tous ceux en âge de travailler, diverses corvées plus ou moins rébarbatives. Elles étaient acceptées de bon cœur. Chacun souhaitait la réception des héros digne d'eux. Les voisins, avant même d'avoir admiré le butin, seraient sidérés d'admiration. Certains jeunes guerriers étaient partis à la rencontre de leurs aînés, beau prétexte pour couper aux tâches mobilisant tout le village. On n'avait osé leur refuser cette escapade. Trop jeunes pour avoir participé à l'équipée tant vantée, espérant être de la prochaine, ils voulaient, avant tout le monde, fêter ceux auprès de qui ils combattraient bientôt et contempler leur butin. Ils leur feraient ensuite cortège. Accompagnant leur retour triomphal, ils en recueilleraient quelques retombées. L'escorte d'un homme acclamé profite toujours un peu de son triomphe, même s'il ne lui est pas destiné, comme les herbes folles de l'arrosage des plantes qu'elles côtoient en parasites discrets et tolérés.
Le messager trop imaginatif connaissait sa tâche. Il les avait renseignés avec précision. Ils savaient vers où chevaucher, et à quelle distance, s'ils étaient allés à allure normale, se trouvaient leurs aînés. Au bout d'un rapide voyage d'un peu moins de deux jours, ils parvinrent auprès d’eux à l'heure du bivouac du soir. Ils s'attendaient à les rencontrer le lendemain midi. Passée la joie de les saluer un jour plus tôt que prévu, ils se gaussèrent de l'incapacité de l'envoyé. Il les avait quittés il y a si peu, et s'était trompé d'une demi-journée sur la durée de leur trajet !
Le chef de patrouille prit sa défense. Cette bleusaille turbulente et ironique ignorait qu’ils avaient dû quitter au plus vite le village honni. Confus, ils s’excusèrent. Nerswekwos avait estimé au plus juste le rythme de leur marche. Sans cet incident, ils se seraient croisés au moment indiqué.

14/03/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-152

Les envoyés étaient déjà partis. “ Venez, sauf à vouloir rater un marché comme encore jamais vu ! Kleworegs revient, chargé de gloire, de captifs, de butin ! ”. Tous leur promettaient de venir l'admirer ou d'amener du bétail. Ils le troqueraient contre une des étonnantes raretés qu'il rapportait de chacun de ses raids. Les prêtres avaient commencé les actions de grâces, préludes aux sacrifices que leur faible science du sacré leur interdisait d'accomplir (seuls ceux accompagnant leur roi et le soutenant au sein des bataille avaient, de par leur rang, le droit d'égorger porcs et taureaux sur les autels). En attendant, ils priaient, tant pour remercier Thonros d'avoir permis ce retour triomphal que pour implorer sa bienveillance envers les morts au combat... Pas tout à fait morts. Tombés avec vaillance (pouvaient-il périr d'autre façon ?), devenus esprits, ils restaient avec leur troupe, comme s'ils vivaient encore, et luttaient toujours. Ils venaient fondre leur force avec celle des leurs restés saufs ou leur dévoilaient une faille chez ceux qu’ils combattaient.
Le premier prêtre avait maintes fois expliqué ses succès aux acolytes. Ces esprits le visitaient à la veille de chaque combat. Débarrassés du fardeau de l'enveloppe charnelle, ils évoluent partout à l'insu de l'ennemi et en rapportent les secrets à qui les prie et les honore. Il n'y avait d'autre explication à ses intuitions soudaines face aux Muets, tant pour les assaillir que pour se diriger vers les plus abondantes sources de butin. Tant qu'ils ne sont pas enterrés dans le cimetière de leur clan, les âmes des héros sans sépulture errent sur la steppe. Elles avertissent les guerriers pieux qui leur sacrifient. Elles les préviennent des périls, les détournent des pièges où ils ont péri, leur indiquent les occasions de beaux raids. Ils le savaient pointilleux sur les offrandes à accomplir pour s'attirer leur soutien. Ils l'approuvaient. Sa dévotion à leurs mânes était récompensée. Ils ne s'étaient jamais montrés indifférents à son égard. On ne comptait pas les songes qu'ils lui avaient envoyés, les visions dont ils l'avaient gratifié, les secrets qu'ils lui avaient soufflés à l'oreille. Autre preuve de sa piété, il avait toujours su les interpréter. Les plus tièdes envers les âmes errantes, eux, s'y perdaient.
Guerriers et paysans regardaient Nerswekwos avec déférence. Ses moindres mots leur étaient vérité révélée. Les prêtres, qui organisaient les obsèques des disparus, avaient, eux, percé sa jactance et son ignorance. Ils étaient jaloux d'un seconde caste plus éloquent qu'eux, maîtres de la parole. S'y ajoutait la fureur de ne savoir combien de caveaux préparer.

13/03/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-151

Qu'on lui dise un nom, ils plongeaient à l'instant au plus fort des batailles où le héros s'était illustré, gagnées presque à lui seul. Son ignorance totale de qui il louait n'y changeait rien. Au contraire son imagination, libre de toute entrave, fulgurait. En entendant ainsi chanter l'héroïsme, parfois nouveau pour eux, de leur parentèle, et pour lui permettre de le chanter encore, ils lui versaient force hydromel. Il l'engloutissait comme de l'eau, mais avec plus grand plaisir. Devant ce plaisir évident, heureux des prouesses des leurs, souhaitant en entendre plus, ils lui en versaient encore. Il ne saurait manquer, ainsi stimulé, de leur en conter de nouvelles.
Un moment, il avait failli rester coi. Un père lui avait demandé si son aîné était mort ou vivant, à peu près intact ou mutilé. Il avait respiré un grand coup. Le seigneur de l'éloquence l'avait secouru. Au summum de son talent de conteur, il avait rétorqué, en l'absence de toute information (soit qu'il en ait tout oublié, soit qu'il ne l'ait jamais eue), qu’il s'était conduit en héros. Son nom et ses exploits, par delà la vie et la mort, vivraient dans l'éternité... et indigne qui chercherait plus loin. Personne n'insista. Seul le renom du clan importait... Emportés par les paroles fleuries, ils ne se souciaient plus de savoir si ses guerriers étaient vivants, blessés, ou chez Thonros.
Corne après corne, il s'était mis à dodeliner. Sous l'ivresse, la belle ordonnance de ses récits s'était déglinguée. Ils avaient perdu toute cohérence, sans pourtant lasser l'admiration. Enfin, pénétrant dans il ne savait plus quelle maison (et après il savait encore moins – mais c'était bien, bien plus – de cornes), il s'affala d'un coup sur le sol en terre battue, après avoir déclaré leur fils un héros héroïque. Ce pléonasme pour seule nouvelle, ses habitants furent enchantés. Que le divulgateur des prouesses de leur clan se soit arrêté chez eux, sur cette révélation, pour y prendre son repos, était un rare honneur.
Leur impression se confirma le lendemain. À l’aube, une foule, avide de connaître le sort des siens, se tenait déjà devant leur seuil. Elle attendait le réveil de l'envoyé. Jusqu'à l'arrivée, plusieurs jours après, de son fils bien vivant et tout heureux malgré quelques profondes entailles aux avant-bras et à l'épaule, le vieux couple n'en sut pas plus. Il eut en revanche un immense prestige pour l'avoir hébergé. Crainte de le fâcher s'il exigeait d'en savoir plus, ou de recevoir de funestes nouvelles ? Il ne voulut pas que cette joie d'être les héros du village, en attendant le retour de ceux qui en méritaient le nom, soit ternie par le malheur éventuel d'avoir perdu son seul garçon restant. Très satisfait de cette discrétion, il honora sa maison jusqu'au retour des guerriers. Tout le clan se souvint d'eux longtemps après leur mort.
Chacun, tout en lui demandant des détails sur la vaillance des siens, les imita. Personne, dégrisé de l'enthousiasme du triomphe annoncé, n'insista pour savoir le sort précis de tel ou tel. La mort n'avait plus la parole. Il serait toujours temps de compter et de pleurer les disparus quand la troupe arriverait.
Ils n’attendraient guère. Il y avait des soucis plus pressants. Kleworegs avait fait demander d'inviter tous ses voisins à venir admirer son énorme butin. Il fallait dès à présent expédier des courriers tout à l'entour. Ces obligations détournèrent de leurs angoisses ceux qui auraient encore pu s'inquiéter. Les jours précédant son arrivée furent un temps de furieuse activité, où chacun oublia ses états d'âme.

12/03/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-150

UN HOMME DE PAROLES

Nerswekwos avait justifié la confiance de son chef. Il avait chevauché au plus vite, épuisant sa bête. Elle n'avait eu de répit que lorsqu’il la sentait près de s'effondrer. Parvenu aux portes du Cheval ailé, il s'annonça. Il venait leur parler des héros, du roi, du raid il entra sur-le-champ.
Fier d'avoir en tous points et même au-delà, tant il avait été rapide, rempli son office, il fit signe de prendre le licol de sa monture. Il mit pied à terre. Il demanda du foin pour son cheval, de l'hydromel bien frais pour lui... Il aurait la langue plus déliée pour donner des nouvelles...
Avec quelle facilité on l'avait laissé pénétrer ! Les gardiens des autres wikos, seuls guerriers restés durant la saison des combats, faisaient longtemps patienter les voyageurs... Utile précaution s'ils étaient hostiles, même s'il était de bon ton de dire qu'on se donnait le temps de les bien recevoir. Kleworegs n'aurait-il laissé que des invalides ou des simples – le portier, par exemple, tête à semer des os pour avoir des bœufs –, paresseux de surcroît ? Fallait-il qu'il ait confiance dans la paix régnant en Aryana ! Il en revint vite. La palissade de l'enclos, d'énormes rondins, était solide ; les veilleurs surveillant l'horizon, presque invisibles, nombreux ; les jeunes seconde caste encore trop tendres pour participer à un raid, bien encadrés par les vétérans, encore mieux armés, et capables de soutenir l'assaut d'un clan frappé de la démence de Mawort. Le nonchaloir exhibé était tout de façade.
Les plus curieux accoururent vers lui. “ Les vôtres arrivent, Kleworegs à leur tête, riches de butin. ” Ceux qui étaient allés quérir hydromel et foin avaient déjà propagé la nouvelle. Ils revinrent suivis d'une petite foule, s'augmentant à chaque instant, avide de connaître le cours du raid. Bientôt, tout le village fut autour de lui. Il se rafraîchit. Une fois désaltéré, il se dit prêt à répondre à leurs questions. Ils en profitèrent. Elles fusèrent. Devant leur avalanche, tout autre eût été pris au dépourvu. Il ne se laissa pas un instant démonter. Il possédait une rare éloquence. Si les dieux l'avaient fait naître première caste, il eût été un diseur du plus haut renom. Il décrivit avec emphase et vigueur les superbes combats, dont il ignorait tout, et le riche butin, qu'il n'avait qu'entr'aperçu, du roi et des siens.
Son récit était élan, vie, éclat, souffle à entraîner au loin, scories fumantes, doutes et interrogations. Chacun voulut l'entendre chanter les siens. Il avançait en roi. Chaque fois qu'il passait devant une maison, ses maîtres l’interpellaient. Qu'il n'hésite pas à en franchir le seuil ! Il y serait en paix et au calme pour relater les exploits de son chef ou de ses fils. Il s'exécutait, parlait. Ils l'écoutaient, bouche bée, yeux clos. Ils vivaient, plus réel que le réel, les prouesses des leurs. Guerriers trop âgés comme garçons trop jeunes étaient à leurs côtés, à leur place, par la seule force de son verbe.

11/03/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-149

Il avançait, appuyé sur son épieu-béquille, courbé sous le poids des deux énormes jambons et du sac de viande à moitié fumés. Il se sentait un peu fatigué, comme on l'est toujours après une longue marche, mais avait bien moins mal qu'il ne l'avait craint quand il s'était mis en route dans la matinée. Il se remémora les journées précédentes, un peu fâché d'avoir quitté si vite son terrain de chasse... Non, c'était la décision la plus sage. Elle n'était pas si loin, sa rude journée de l'avant-veille, où il avait failli mourir.
Il était revenu auprès de la carcasse du sanglier après avoir lavé sa plaie dans l'eau glacée. Pourquoi ce second évanouissement ? Il devait en démêler les causes. Plus que la douleur, c’était la faim. Il avait perdu trop de sang. Seule la bonne viande gorgée de sa vigueur sauvage lui rendrait ses forces. Sortant son frottoir, il avait enflammé un petit bûcher et fait griller un beau morceau juteux avant de le dévorer à moitié cru, tant l'appétit lui tordait les entrailles. Aussitôt après, il s'était endormi, serrant sa proie contre lui comme une femme aimée, laissant le feu s'éteindre.
Au matin, bien restauré, reposé, il avait monté une broche pour y cuire d'abord, y fumer ensuite, les meilleures parts du solitaire. C'était bon de voir sa chair brunir sous l'ardeur du brasier. Le sain en suintait, coulait des cuissots, dégouttait dans les flammes, y brûlait. Son grésillement discret parlait plus au ventre qu'à l'oreille.
Il avait rassemblé près de lui, en un grand tas, les feuilles jonchant le sol. Il avait pris soin d'écarter celles dont la fumée gâcherait la viande. Il n'en avait pas eu assez. Il avait continué à marcher et à en ramasser, jusqu'à être satisfait de la taille de la pile. Il devait soumettre la chair prompte à se corrompre à un fumage rapide. Il l'avait commencé sans tarder. Cette opération l'avait occupé jusqu'au soir. Il était loin d'en être satisfait. Ainsi traitée, elle se conserverait une demi-lune au plus... assez pour retourner au village, et à son ennui. Avec quel plaisir, sinon, serait-il resté jusqu'à la chute des dernières feuilles. Il était allé dormir. Il se lèverait tôt le lendemain si la douleur ne le reprenait, le tenant éveillé une partie de la nuit.
Il n'avait pas souffert. À son réveil, le soleil était déjà haut. Cela faisait un moment qu'il marchait, sifflotant et soliloquant pour se donner du cœur au ventre. La seule perspective de revoir son village n'aurait suffi à pousser ses pas.
Il ralentit. Quel était son probable avenir ? De ce monde qu'il rêvait de fouler, il ne verrait jamais qu'un petit carré de terres, du puy aux aulnes jusqu'aux bosquets autour de son
wiks. En fait de prouesses, ses plus nobles seraient la mise à mort de sangliers ou de vieux loups mités. Rien de digne ne l'attendait ! Il végéterait toute sa vie, comme son clan, sans exploits à accomplir, sans l'espoir d'être un jour célébré, ou honni, mais au moins, dans le bien, dans le mal, que son nom soit grand !
C'était son destin, déjà tout tracé. Il devrait s'y résigner, commencer à s'y habituer. Seul un cataclysme pourrait en briser la ligne.