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20/03/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, II-002

Les chiens ! C'était eux la cause de toute cette agitation. Tout avait commencé par un grand concert d'abois et de hurlements, rauques à déchirer la gorge, stridents à percer les oreilles. Ce sonore tohu-bohu était né du partage, ou plutôt de son refus, de ce qu'un premier molosse avait considéré comme un mets délicat… le cadavre d'un bébé né avant terme, abandonné, indigne et inviable, sur le tertre d'exposition. Le chien l’avait repéré et longtemps veillé. Tant qu'il avait vécu et s'était agité, il avait été protégé par son statut d'homme, que les animaux domestiques répugnent à dévorer tant qu'ils sentent en lui la vie et la présence d'une âme. La nuit était venue, le froid avec elle. Ses mouvements s'étaient faits plus rares, plus sporadiques, plus saccadés. La vie s’en était bientôt échappée. Le molosse avait encore attendu, l’explorant de sa truffe. Il le sentait de plus en plus froid... Son âme avait fui. Il n'avait plus voulu perdre un instant. Quel bon repas l'attendait !
Son manège n'était pas passé inaperçu des autres, à moins que l'odeur de la mort n'ait frappé leurs narines toujours en quête de mangeaille. Pendant que le mâtin plus malin, ou plus patient, ou plus prompt avait, enhardi, saisi celui qui n'était plus que chair à déchirer, qu'il avait serré entre ses crocs une de ses cuisses pour le traîner et l'emporter là où il pourrait s'en repaître en toute quiétude et égoïsme, à l'abri des regards et de la convoitise, ils s'étaient déployés tout autour en un cercle lâche, prêts à bondir quand il s'arrêterait pour en profiter.
Peu après, alors qu’il traversait le village, le plus affamé avait perdu patience. Il s'était jeté sur lui, dans l'espoir de le lui arracher. Le molosse, méfiant, avait évité l'attaque. Il avait lâché le bébé et commencé à se battre avec son agresseur, tandis que les autres se précipitaient sur la proie un instant abandonnée. Le bruit – abois, hurlements de douleur quand un croc trouvait sa cible, grondements assourdis et rauques lorsqu'ils se secouaient entre leurs mâchoires serrées à ne jamais se lâcher – avait déclenché l'assaut. Ils étaient autour du petit cadavre à près d'une douzaine, certains essayant de s’en saisir ou de le reprendre à celui qui y avait porté la dent, d'autres se battant entre eux, pour rien, sans plus penser à celui qui roulait sous leurs pattes. Ils n'étaient plus loin, tirant dessus à hue et à dia, de démembrer le corps qu'ils se disputaient et qui ne ferait pour chacun qu'une maigre bouchée.
Leur vacarme avait fini par réveiller les villageois. Les plus hors d'eux, qui vivaient autour de la petite place théâtre de la bataille, se levèrent et sortirent dans leurs enclos. Leur sortie ne troubla pas un instant la bruyante mêlée. Elle se poursuivait de plus belle. Enfin, le plus excédé de ceux qui s'étaient levés – il l'était à juste titre, tout se déroulait sous ses murs – ramassa des pierres arrachées à la terre pour pouvoir la cultiver sans briser son araire, rassemblées pour bâtir un muret. Vite imité par ses voisins, il lapida la meute emmêlée. Malgré l'obscurité à peine percée par une Brillante anémique et quelques étoiles peureuses surgissant de derrière les nuages pour vite y replonger, ils visaient bien. Les chiens, caillassés d'importance, s'enfuirent en jappements plaintifs ou hurlements perçants. Ils abandonnèrent le corps quasi intact malgré les tiraillements subis de tous côtés. Pour parachever le désordre causé par leur voracité, ils allèrent clore leur querelle près de l'enclos des taureaux. Réveillés en sursaut et saisis de l'ardeur du rut, ceux-ci ne tardèrent pas à en défoncer la clôture et à se répandre.

19/03/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, II-001

INTRODUCTION

Six fois déjà depuis le début du monde, les dieux avaient averti Aryana, assoupie dans sa prospérité et bientôt trop petite pour nourrir tous ses fils, d'envoyer ses cadets à la conquête de terres nouvelles. Six fois ils avaient désigné le but, six fois élu le guide... Et Aryana, chêne vigoureux poussant ses jeunes rameaux au sortir de l’hiver, avait, après chacun de ces Printemps Sacrés, crû et gagné en puissance.

... En ces jours, passé son poids de peines, était arrivé le temps du septième.

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18/03/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-156

À peine ses roues sur le sol, on y attela deux chevaux. Le roi et son prêtre y grimpèrent et tentèrent tant bien que mal (ce fut mal) de s'y installer. Bien qu'il fût prévu pour deux, comme l'indiquaient les poignées où s'accrocher, ils pestaient d'y être autant à l'étroit. Il se seraient moins étonnés de leur gêne s'ils avaient pu interroger leurs captifs les plus sombres. Le couple royal de Shumeru pour qui on l'avait bâti était âgé de douze et neuf ans. Serrés comme grains en jarre, ils eurent une tout autre vision de cette infortune. Son inconfort rappelait que le pouvoir ne va pas sans épines. Ils connaissaient de réputation la richesse et la puissance des maîtres des cités à qui il était destiné. Elles étaient payées d'un prix bien léger.
Ce n'était plus temps d'y penser. Ils venaient de pénétrer dans leur village. Leur gêne s'amenuisa à mesure que s'enflaient les cris d'admiration.
La foule fêtait les deux hommes et leur suite défilant dans un ordre impeccable. Personne ne s'étonna de l'exiguïté du char de triomphe, évidente au premier regard. Si c'était la coutume en Shumeru de faire des chars royaux si petits, c'était une bonne coutume. Ce royaume n'était-il pas, aux dires des voyageurs, le plus riche, le plus puissant, le plus avancé. Une telle supériorité, toute matérielle, ne durerait pas. Le jour viendrait où Shumeru, que ses plus anciens habitants appelaient Kartam, s'inclinerait devant Aryana. Tant qu'elle restait la torche de son temps, ses chars, ses tissus, ses bijoux étaient ce qui se faisait de mieux. Il fallait les admirer ou les imiter. Qu'importait leur inconfort, qu'importait le ridicule éprouvé à s'en servir, on était à l'aise avec eux. C'est sous un tonnerre d'acclamations, peut-être plus pour son char que pour lui, qu'il retrouva, soulagé, son village. Finis les soucis pour cette année !

Flanc fendu, boitant bas, les deux jambons liés autour du cou, le sac empli de viande fumée sur le dos, il arriva au village, son village. Il s'appelait “ le site des Loutres ”. Il était plongé dans l'affliction et la honte.
Où était le frère de sa mère, qui l’accueillait à chacun de ses retours ? ... On lui montra le squelette parmi les cendres.
Il interrogea. On ne lui dit qu'une chose. Tout était arrivé par la faute de Kleworegs, roi du clan du Cheval ailé.
Il voulut en savoir plus sur ce clan. Le prêtre lui fit voir son signe sacré, celui sur le coffret. Il l’avait dessiné à l’envers, pour lui porter malheur. Il cracha dessus. Il n’en éprouva nul soulagement.
Il demanda où était son village. Nul ne le savait. On ne pouvait que lui indiquer la direction qu'il avait prise.
Sa route serait longue… Trop pour un boiteux. Il passa chez le rebouteux. Il eut très mal. Il n’eut pas un cri… Il pouvait partir.

... Et il avait commencé à suivre sa piste. Il avançait, plus fier qu'un roi. Il savait ce que les dieux eux-mêmes ignorent : le moment de sa mort. Nul doute que l'entourage de sa victime ne le massacre sitôt son coup fait.
... Quelle importance ? Son histoire bercerait les générations futures. Un bel acte de vengeance est toujours salué d'un chant. Son auteur vit à jamais
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17/03/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-155

Le village était en vue. Ses discrets mais attentifs guetteurs distinguaient les arrivants, enseignes du clan brandies. Ceux restés comme les guerriers de retour prendraient tout leur temps pour peaufiner qui la réception, qui l'arrivée. Kleworegs ordonna de s'arrêter. Les récits des novices l'avaient frappé. L'imagination débridée du messager l'obligeait à soigner sa rentrée comme jamais. Il tourna et retourna dans sa tête toutes les possibilités de décorum offertes par le butin. Il partit vers l'arrière du cortège. Invitant les charrons à le suivre, il se dirigea vers les chariots bâchés remplis de richesses et d'objets étranges.
Ils eurent un court conciliabule. Le plus maigre lui désigna un des lourds véhicules, tiré par deux bœufs au pelage bis. Les autres descendirent de leurs bêtes et y pénétrèrent. Deux en ressortirent, tandis qu'un troisième leur faisait passer des morceaux de bois décorés. Ils les posaient par terre au fur et à mesure, dans un désordre, à voir leurs coups d'œil à chaque pièce avant, fruit d'une mûre réflexion. Enfin, ils reçurent une paire de roues, et leur compagnon sortit de sa caverne aux trésors itinérante.
La troupe comprit. Leur roi avait décidé de faire son entrée sur le char royal de Shumeru récupéré dans le butin pris aux Muets, bien plus beau et élégant de lignes que le sien, sobre dans sa décoration jusqu'à en paraître mal ouvré. Ce char, sa fierté, était bâti pour le combat. Malgré son plaisir à s'y tenir, celui-ci, gisant devant lui en pièces détachées, tout prêt à être monté, conviendrait mieux pour porter des vainqueurs défilant, diadème au front, sous les acclamations. C'est dessus qu'il pénétrerait dans son village. Ses portes venaient de s'ouvrir, béantes, pour l'accueillir à proportion de ses mérites.Ils étaient tout affairés à monter son char de parade. À mesure qu'il prenait forme, son visage s'allongeait. L'apparente fragilité des roues et de l'essieu le travaillait. La piste menant au village était cahoteuse et pleine d'ornières. Il aurait fière allure s'il se brisait !
Ces véhicules, d'après ce qu'il avait entendu de la bouche de captifs des Muets, parcouraient des “ routes ” et des “ rues ”, longs rubans de terre aplanie de village à village ou entre les maisons, libres de toute mauvaise pierre, aux ornières comblées. C’était très loin des aléas du vilain chemin. Mais il était si beau, avec ces reliefs sur tous ses panneaux ! Il se tourna vers les charrons. Ils le rassurèrent. Il était plus solide qu'il n'y paraissait.
C'était bien, mais ! ... Autant ne pas tenter Bhagos. Il l'utiliserait sur la plus brève distance, ne l'attelant qu'au tout dernier moment, avançant au pas le plus lent. Il appela de solides captifs pour le porter sur leurs épaules. Il leur fit distribuer, pour les encourager, le reste de venaison. Ils le soulevèrent, sans trop rechigner. Ils avancèrent, poitrine bombée. Pour une fois qu’ils allaient tout en tête ! Arrivés à mille pas de l'entrée, où la route devenait à peu près plate, ils firent halte. Ils reposèrent leur fardeau.

16/03/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-154

Leur honte de s’en être moqué à tort raviva encore plus leur foi en lui. Ils racontèrent, avec force gestes, comment l'infaillible messager les avait avertis de leur proche venue et leur avait narré tous leurs exploits. Ils n'en avaient rien oublié. On les célébrerait encore quand les fils de leurs fils seraient chenus.
Ils s'empressaient autour d'eux pour les fêter. Ils apprirent, surpris, combien ils avaient été courageux, merveilleux, géniaux, géants, terribles aux ennemis, féroces au combat, magnanimes dans la victoire, amasseurs de beaux butins, tueurs de rois et de seigneurs, et cent autres qualificatifs dont le moindre était déjà un immense honneur. Ils se découvrirent aussi, au travers de ces récits, une multitude de hauts faits dont ils avaient perdu le souvenir ou qu'ils étaient quasi sûrs de n'avoir jamais accomplis. Ce scepticisme ne dura guère. Ils se savaient guerriers hors pair. Entendre leurs fils leur attribuer ces prouesses ancrait et consolidait cette certitude. Ils n'en doutèrent bientôt plus. Ils ne s'étonnèrent que de les avoir oubliés. Un mauvais sort, sans doute ! Que son jeteur en crève !
À écouter tous ces contes, la nuit était tombée sans qu'ils n'y prennent garde. La fatigue avait eu le dernier mot. Tant les héros accomplis que ceux qui aspiraient à les imiter souhaitaient dormir. Ceux du raid étaient fourbus. Ils avaient apprécié la pluie de louanges. Étaient-elles sincères ? Ces jeunes étaient venus à leur rencontre pour échapper à la corvée de décoration... Ils en avaient fait autant avant eux. Sous prétexte de les préparer à leur avenir, ils les chargèrent de surveiller les captifs à la place des gardes. Qu'ils y mettent du zèle, surtout ! Kleworegs réservait aux négligents un sort terrible, à preuve l'histoire – dont ils avaient tu la fin – de Medhwedmartor. Les plus prolixes, aux images les plus terrifiantes, furent ceux contraints, depuis la halte au pied du grand arbre, de veiller toutes les nuits. Leur récit les frappa. Ils ne fermèrent pas l'œil un instant. C'était le prix des acclamations qui salueraient leur retour mêlés à la troupe. Toute le jour suivant, ils somnolèrent sur leurs chevaux.
Ils veillèrent encore le jour suivant. On fut plus indulgent pour eux la nuit d'après. Au milieu de leur veille attentive, des guerriers de l'expédition se levèrent, les invitèrent à aller dormir et les remplacèrent. Il fallait que chacun soit prêt, frais et dispos pour l'arrivée solennelle, le lendemain en fin d’après-midi selon toute vraisemblance. Trop heureux, ils partirent se reposer. Ils dormirent comme des souches. La journée à venir serait, sinon rude, fort animée. Autant l'aborder remis à neuf.