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07/06/2007

AUBE - LA SAGA DE L'EUROPE (p 25)

Lui, redouter une telle attaque ? Si par malheur elle avait lieu, il n’aurait nul besoin d’aide pour appliquer la terrible loi. Elle avait été jadis moins cruelle. Les clans qui avaient failli à ce code effectuaient les besognes répugnantes et infâmes. Leurs faces veules portaient témoignage de leur honte et des crimes de leur lignée.
Assez roulé sur cette pente ! Ses pensées prenaient un tour trop sinistre. Pourquoi s’attarder sur ces sombres idées de trahison et d’indignité ? Mieux valait revenir à son rêve. Il pouvait sans souci muser dans ses souvenirs. Sa troupe n’avait rien en commun avec le petit groupe dont son songe avait vu la fin, que la race. Au lieu de quelques familles réunies, avec femmes et enfants, autour d’un chef, obligées de se déplacer la moitié du temps en terres peu sûres, elle ne comptait que des hommes tous en âge et en capacité de se battre. Son regard portait loin. Elle verrait arriver n’importe quelle autre troupe et pouvait l’accueillir selon ses intentions, quand la minuscule bande de son rêve ne devait jamais se départir de sa vigilance sous peine de risquer périr.
Son rêve... Il n’était que la vision, ressentie comme la vraie vie, de l’épopée fondatrice de son clan... Un récit presque clandestin. Ses rois se le repassaient en secret, de père en fils. Les vraies épopées chantent le rôle des première caste, content les exploits des dieux. Les déclamer était le monopole des récitants. Il avait un peu oublié cette geste. Ils l’avaient persuadé qu’elle était, comme toutes celles de sa sorte, mal composée, triviale, côtoyant à chaque verset le blasphème, à jamais indigne de rester gravée dans l’esprit d’un ner.
Comment avait-il pu, aussi longtemps, rejeter ce dit qui avait bercé sa jeunesse ? Le frère de son père le chantait si bien. Comment avait-il, la nuit dernière, soudain resurgi ?… Il pensait à son butin.
Il essayait, en vain, dans la lucidité de l’éveil, de s'en réciter les vers qu’il avait eus en tête, au moindre mot près, dans son songe. Et quelle coïncidence qu’il se soit terminé à l’instant même où le récit, du moins dans son souvenir, s’achevait ! Sa mémoire le trahissait-elle, ou n’avait-il pas de fin ? Il n’avait qu’une certitude. Son arrêt brutal le laissait face à un vide béant, d’où naissaient, jumeaux, fascination et effroi. Omission ou volonté délibérée du barde, oubli ou désir qu'il soit inachevé, sa fin manquait. Un adage des récitants veut que de tels chants ne meurent jamais, dans l’attente de qui les scellera... non en mots, en actes. Si les dieux lui signifiaient, par ce songe, que ce serait lui ?

03/06/2007

AUBE - LA SAGA DE L'EUROPE (p 24)

Son armée allait sans hâte, au rythme des pas entravés de ses captifs recherchant une moindre fatigue. Ils ne songeaient à le leur reprocher. Elle était de leur intérêt. Un bétail – ce qu'ils étaient – exténué par les marches forcées s’use vite et sans profit pour personne.
Pourquoi irait-il les épuiser ? Sa troupe les avait capturés et leur avait volé leur liberté au prix de mille périls. Il était trop sage, trop respectueux envers ses efforts et ses peines, pour déprécier le butin. Même écervelé et ne songeant qu’à retrouver son foyer quitte à y laisser la moitié de ses prises, il ne se serait pas pressé. Lui et les siens étaient recrus de fatigue. Certains, hâves, traits creusés, maugréaient : l’allure était encore trop rapide ! Ils chevauchaient pourtant, comme il sied à tout guerrier. Même ceux qui, dans la fureur des assauts, avaient eu leur monture tuée sous eux, avaient récupéré au cours du long raid un de ces précieux animaux, d’allure plutôt chétive, et indociles, sans lequel ils se seraient sentis mutilés.
Voilà déjà plusieurs jours (un quartier de la Brillante, selon le prêtre) qu’ils étaient de retour au pays, où depuis longtemps même les Muets les plus audacieux n’osaient pénétrer. Pourquoi se presser, comme dans la crainte d’une encore possible embuscade ? Une telle angoisse saisit parfois quand on revient, enrichi mais aussi hélas alourdi d’un riche et bon butin, au sein d’une région hostile. Irraisonnée et lui faisant à présent honte, elle ne l’avait pas quitté, jusqu’à son arrivée en Aryana, après la réussite de son plus beau raid. Le danger passé, sa tension était retombée. Il laissait chacun reprendre ses forces et lambiner. Il en avait grand besoin lui aussi.
Il laissa son regard errer sur la plaine. C’était sa terre, celle de son peuple, libre de toute présence hostile depuis deux générations. Aucun risque n’existait plus de voir surgir une noire bande de Muets, surtout en cette saison d’herbes sèches et jaunissantes. Ces maudits n'y songent qu’à retourner dans leurs camps lécher leurs plaies, pleurer leurs morts, ruminer leur honte, d’autant plus amers qu’ils savent ce destin inéluctable comme le retour des saisons. Quant à ses frères, aucun n’aurait songé à l'agresser. Plus encore que son aspect imposant et la détermination de ses guerriers, sensible malgré leur fatigue, l’honneur et la solidarité entre clans le prohibaient. Si, inconcevable obscénité, l’un d’eux, frappé de la folie du mange-miel ou devenu loup, avait tenté de l’assaillir, il aurait dû n'en pas laisser vivre un seul. Le rescapé, suivi de tout son peuple honteux de cette démence et avide d’en laver la souillure, serait sinon revenu s’en venger. On eût rejeté de partout et traqué jusqu’à ce que nul n’en subsiste ce ramassis de fauves. Ils s’étaient par ce forfait retranchés du genre humain. Leur chasse était ouverte.

01/06/2007

AUBE - LA SAGA DE L'EUROPE (p 23)

Pourquoi se mentir ? Ils étaient de fameux combattants. S’il avait posé la question à ses guerriers, beaucoup auraient dû, tout rouges, reconnaître qu’ils étaient là, bien vivants et intacts, pour avoir été dégagés et sauvés d’une mort inéluctable, au plus violent des combats, grâce à eux. Ils savaient leur virtuosité. Malgré leur origine, ils se servaient de leurs glaives comme des vétérans.
Pendant la bataille, aucun rescapé n’avait songé à s’inquiéter ou à s’enquérir du rang de qui lui rendait la vie. Le danger passé, ils avaient réagi chacun à sa manière, certains reconnaissants, d’autres honteux. À la fin, ils avaient convenu d’une réponse. Ils avaient été sauvés par leurs compagnons... Le mot était lâché. Pewortor ne l’avait pas oublié... Il aurait garde de n’en jamais perdre le souvenir. C’était la raison de son insultant dénombrement. Comment le lui reprocher ? Il en avait gagné le droit au combat.
S’il lui avait fallu aussi longtemps pour lui trouver une excuse et se rappeler les actions guerrières des auxiliaires, les autres n’y songeaient plus, ou les avaient rejetées. Ils auraient, même et peut-être surtout ceux sauvés par ces forgerons appelés par pudeur de caste « compagnons » , rougi qu’on leur rappelle ce beau nom. Il sous-entendait trop une idée d’égalité pour que leur mémoire l’ait voulu conserver.
Il les comprenait. Lui aussi, en dépit de ses dettes envers le maître forgeron, ne pouvait admettre qu’il soit leur égal. Encore moins les autres, envers qui il n’en avait aucune. Seuls comptaient les neres, comme dans le corps la tête et les membres, uniques éléments distincts et identifiables. Eux n’étaient que des membres par raccroc, comme les béquilles soutenant les blessés, aux yeux des plus indulgents ou des plus fous ; du viscère ou de la tripaille pour les autres... Et la tripaille ne se dénombre pas. Elle est, masse grisâtre et indifférenciée.
Cette masse avait toujours servi les neres. Jamais elle ne s’était posé de questions. Si elle prenait conscience de sa force ? Elle se considérerait à leur égal. Avec eux, contre eux ? Que pensait-elle ? Les paysans disaient trop souvent : Eux, les neres, nous, les wiroi, comme s’ils se pensaient différents, ou étrangers.
Il faudrait un péril bien grand pour que le corps entier se sente un... Face à des Muets hostiles, Pewortor disait juste avec son deux cents... S’il survenait un conflit entre neres et troisièmes castes trop ambitieux ? ... On ne compterait que les personnes. Il y aurait deux camps. Kleworegs connaissait le sien. Ils y seraient – les – moins nombreux.