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26/05/2007

AUBE - LA SAGA DE L'EUROPE (p 17)

Il s’endormit, l’âme en paix. Sa tente était restée entrouverte. La Brillante envoyait ses rais sur son visage. Un halo l’éclairait, nimbe indécis manifestation d’une force divine. Le temps où le soleil voile sa face est dédié au sommeil. Nul n’aurait dû porter les yeux sur lui. Les dieux disposent… Ce silencieux dialogue aurait un témoin.
Entre ses nombreux et prometteurs enfants, le chef avait une fille. Mince et filiforme, les hommes la jugeaient rien moins que squelette. Jamais il ne pourrait donner en mariage son « petit sac d’os ». Même ses meilleurs amis n’envisageraient un instant de la prendre pour femme. Avec son corps ingrat en dépit de la pureté et de la finesse de ses traits, elle ne pourrait jamais porter un enfant ou lui donner son lait. Il se désolait. Cela faisait trois ans qu’elle aurait dû être en puissance d’époux. Elle était encore seule, dévorant comme un ogre et toujours aussi chétive. Elle avait en son sein, disait le prêtre, un esprit qui se nourrissait de sa chair en échange des dons qu’elle manifesterait un jour. Il n’en goûtait qu’une mince consolation. Si cela se trouvait, on riait de son malheur. Que ne l’avait-il exposé à la naissance ! Sans doute était-elle un bébé joufflu.
Sa boulimie l’obligeait à se lever chaque nuit. Celle-ci, elle vit l’auréole de lumière autour du visage de leur hôte. Soudain, l’habituel appétit torturant qui la déchirait l’abandonna. Un nouveau désir l’avait saisi, fort à abolir tous les autres. Elle repartit sur la pointe des pieds pour ne pas réveiller celui qui dormait dans la main des dieux. Elle avait découvert son destin.
Inconscient de cette visite nocturne, il se réveilla. Jamais il n’avait été aussi dispos. Il allait parler pour demander… Il avait oublié quoi. Une certitude s’ancrait en lui : sa bouche ne serait que le porte-voix des dieux.
Il s’apprêtait à porter sa décision à la tente royale. On vint le prier de s’y rendre. Cette démarche était déni de courtoisie. Renfrogné, il suivit l’envoyé. Pourquoi cette convocation ? S’ils avaient ces façons, plutôt la solitude !
Il entra. Le prêtre-roi et le chef l’attendaient. Avec eux était une femme qu’il voyait pour la première fois : longue, maigre à faire peur, hiératique, passionnée. Il ne put l’examiner plus. Elle le pointait du doigt.

25/05/2007

AUBE - LA SAGA DE L'EUROPE (p 16)

Selon la coutume, il les avait laissés, pour leur aide, faire main basse sur le butin. Ils fouillaient les chariots, dépouillaient les morts. Il s’enquit de sa pierre sacrée, semblable au soleil et tenant le mal captif. Elle avait disparu. Sans elle, son clan, celui de la Pierre-Soleil, n’était plus. Même vengé, il mourait une seconde fois. Certes, il survivait encore en lui, mais son nom ne connaîtrait plus jamais la gloire. Il se résigna. Les dieux la lui avaient prise, ils la lui rendraient un jour. Avec pour seul bien l’arme que le chef des vengeurs lui avait confiée, et que sa vaillance lui avait permis de garder, il était sous le regard du dieu jour le plus pauvre... et le plus riche. Vaillance et bonne lame sont des trésors sans pareil. Il accepta aussi le cheval offert pour courir sus aux Muets. Il ne lui avait pas fait défaut un instant. C’eût été un crève-cœur de le rendre.
Il était clan, sans nom, à lui seul. Ce ne saurait durer. Le grand guerrier l’avait aidé à se venger. Il ne pouvait faire moins que renoncer à son indépendance et le suivre. Que ferait-il sinon, seul et sans allié... Sans allié ! ? En était-il si sûr ? Ceux qui l’avaient secondé dans son combat ne méritaient-ils pas ce titre ? Si les alliances, de ponctuelles, devenaient permanentes ? L’allégeance obtenue pour prix de ses glaives y ressemblait beaucoup.
Il eût aimé être son allié. Être un des siens – son destin tracé – lui souriait moins. Le vengeur était homme selon son cœur, mais quelle honte, après avoir goûté l'enivrant parfum du premier rang, de retrouver son ancien ! L'autre aurait assez de tact pour ne pas lui proposer, la triviale réalité s'imposerait. Il passerait à son service.
 
Plusieurs jours filèrent. L’hospitalité s’achevait. Il devait se décider. Rester, c’était revenir à sa position d’avant, celle d’un guerrier respecté malgré son jeune âge, mais sans grand avenir ; partir, c’était rester roi et chef, mais seul, assuré que son clan ne lui survivrait pas. Aucun n’accepterait de lui donner une de ses filles. C’était reculer pour mieux sauter. Autant s’intégrer à celui-ci, qu’il connaissait bien, où sa vaillance le ferait honorer. Il lui demanderait de l’adopter ce soir même. Ce n’était pas du meilleur gré. Il était triste à en mourir de vivre, plus triste encore de voir qu’il ne devait pas mourir. Au moins il n'aurait pas vécu en vain. Son sang continuerait à couler dans des veines de guerriers.
Le chef vint, à la nuit tombée, lui proposer de rester encore un jour. Après l’avoir remercié, il voulut formuler sa requête... Ses lèvres s'y refusèrent. À peine fut-il parti, elle coula de sa bouche... Trop tard ! Il oserait demain. Les dieux ne l’avaient pas rendu muet sans raison. 

24/05/2007

AUBE - LA SAGA DE L'EUROPE (p 15)

L'ennemi se regroupa, fit le cercle. Ses meilleurs archers tentaient de cribler de traits les vengeurs. Que pouvaient les rameaux au bout en biseau ou les pointes d’os contre leurs solides boucliers ? Ils s’y écrasaient. Leurs cibles, bien protégées, chantaient, en dérision, la comptine de la pluie. Bientôt, ils furent trop près pour une volée de flèches. Il recourut aux javelots. Peine perdue. Bien protégés, ils s’en riaient tout autant. Ils progressaient.
Très vite, on en vint au corps à corps. Les Muets, un fugitif instant, avaient caressé l’espoir de s’en sortir. Il s’était envolé à jamais. Il ne leur restait qu’à défendre leur peau bec et ongles. Malgré la barrière du langage, ils comprenaient sans peine cris et encouragements à les tuer jusqu’au dernier que se lançaient, pour s’échauffer, leurs assaillants. Leurs mimiques et leurs masques furieux étaient éloquents. Ils n’en voulaient pas qu’à leur liberté. Leur vie finirait au bout de ces glaives brandis.
De tous les démons attachés à leur perte, le pire, s’il fallait en désigner un, était un feu follet couvert de sang. Plus enragé que le mange-miel furieux, bouche écumante de loup, il avançait, sa rouge lame plus rouge encore du sang qu’elle versait, invulnérable aux coups qui tous le frôlaient sans jamais l’atteindre. Leur terreur sacrée devant le vengeur sanglant les sidérait. Aucun ne s’étonnait de ces glaives qui les fauchaient quand leurs trop courtes lames fendaient l’air sans mordre les corps.
Les rouges lames taillaient dans la chair ennemie. Les vengeurs y faisaient de sanglantes trouées. Les mêmes qui avaient anéanti le clan du jeune guerrier lui demandaient grâce. Il n’en écoutait rien. L’eût-il entendu et compris, ils n’en auraient pas été plus avancés. Ces supplications eussent au contraire décuplé sa rage. Les rares qui tentaient de s’y opposer succombaient vite. Ses compagnons, émerveillés, le plaisantaient. Ils n'arrivaient pas à le suivre. Sale égoïste ! Il ne leur laisserait personne.
Avec de tels vengeurs, l’engagement ne s’éternisa pas. Une fois terminé, ils levèrent les yeux au ciel. Le soleil n’avait pas bougé depuis leur arrivée ! Les morts étaient là pour les détromper. Les prêtres les éclairèrent. Pour bref qu’eût été le combat, il avait eu lieu, et l'astre s’était arrêté pour jouir de leur triomphe. Le temps avait fui cependant. Le sanglant amas le criait haut.
Leur chef contemplait le champ jonché de corps inertes… Ceux qui avaient anéanti le clan du jeune homme ne nuiraient plus. Il l’aperçut, agenouillé, affairé. Il avait survécu, et l'avait vengé. Il tranchait, méthodique, les gorges. Pour l'avoir omis, les Muets avaient péri. Le même sort n'écherrait pas aux siens. 

23/05/2007

AUBE - LA SAGA DE L'EUROPE (p 14)

Le soir n’allait plus tarder. Profitant des dernières lueurs, il leur fit observer les traces de l’ennemi. Leur direction était évidente. Pressés par le temps, ils n’avaient pris nulle précaution, même légère, pour leurrer un éventuel poursuivant. Ils avaient anéanti son clan. Comment quelqu’un en aurait-il survécu pour rameuter une troupe avide de leur sang ?
À mesure que les vengeurs arrivaient, ils s’installaient tant bien que mal. Le chef de la traque avait beau avoir mené petit train pour leur permettre d’être ensemble dès ce soir, les plus éloignés avaient dû chevaucher à vive allure. La fatigue pour seule compagne, ils s’étendaient, à peine descendus de leurs montures, pour tomber dans un sommeil de brute. Il ferait plus ample connaissance demain.
Ils se réveillèrent. Il vit enfin qui lui prêtait main forte. Il y avait, autour des chefs venus les saluer, cent et cinquante solides gaillards, tous, à voir leur mine farouche et leur allure décidée, excellents combattants. Les autres tiendraient devant eux moins que neige au feu.
L’hôte leur fit jurer allégeance avant de leur distribuer ses lames. Tous acceptèrent, en échange, de se remettre entre ses mains. Il n’y avait là nulle humiliation. Leur dispensateur touchait au divin.
Par son geste, il changeait l’Histoire. Il n’y pensa pas. Tous étaient bien armés. Sus à l’ennemi ! Malgré la pluie de l’avant-veille, ses traces restaient visibles. Il serait facile de le pister. La mort, inéluctable, fondrait sur lui.
Ils allèrent à bride abattue. Ils ne ralentirent que pour laisser souffler les chevaux. Les poursuivis ne musardaient pas en chemin. Qu’importe ! Handicapés par leurs chariots, ils n’iraient qu’à leur allure. Les rattraper ne serait pas long.
 
Moins de deux jours s’écoulèrent entre le moment où ils avaient juré de venger l’affront et cette même vengeance. Ils tombèrent sur les massacreurs l’après-midi du lendemain. À peine à portée de traits et descendus de leurs chevaux, ils se jetèrent dessus. Un petit groupe les bloqua, empêchant leur fuite en avant. Le reste se lança, hurlant, sur leurs arrières et leurs flancs. 

22/05/2007

AUBE - LA SAGA DE L'EUROPE (p 13)

Ils se mirent en route, le garçon à leur tête. Il n’avait rien oublié de son parcours. Il allait tout droit, les laissant marquer la piste. Ils parvinrent, sans se fourvoyer un instant, au champ du massacre, là où les bois coupe-vent s’étaient faits coupe-gorge. Il n’avait cessé, en chevauchant, de jouer avec sa lame. Déjà elle ne lui pesait plus. Sa volonté vengeresse l’avait faite fétu.
Une bande de corbeaux s’acharnait sur les cadavres. Elle s’envola à leur approche en croas discordants et hostiles. Un prêtre, horrifié de la profanation, suggéra de s’arrêter pour les enterrer. Il s’y refusa. Vengeance d’abord, hommage aux défunts ensuite.
Seul survivant de son clan, son rang lui permettait de rejeter les propositions de ceux qui parlent au nom des dieux. Il pouvait décider pour eux tous. Leurs âmes étaient plus pressées de se voir rejoindre par celles de leurs massacreurs sacrifiés que leurs corps de gésir dans la terre-mère. Le prêtre acquiesça. L’instinct du jeune homme, touchant au sacré, avait parlé juste. Les circonstances le révélaient... Et si les dieux avaient tramé ce carnage pour permettre son éclosion ? Non, c’était une telle abomination... Mais qui voit aussi loin qu’eux ? Qui leur tiendrait rigueur d’avoir coupé les mauvais bourgeons pour laisser croître ceux qui porteraient les meilleurs fruits ?
Une odeur de mort s’exhalait du charnier. Ils l’ignorèrent. Ils s’installèrent à côté. Ils l’auraient sous les yeux. Ils en respireraient les douceâtres effluves. Il était bon que soleil et bêtes n’aient pas eu le temps de s’y attaquer. L’horreur était assez présente pour accroître encore le désir de vengeance, sans être insupportable à donner envie de fuir. Elle entretiendrait le feu du combat sans dégoûter, par son excès, en montrant que d’un héros ou d’un être vil, le cadavre devient égale charogne. La puanteur des chairs putréfiées aurait pu désarmer les courages. Cette fade émanation les renforçait.
Les ralliés arrivaient par petits groupes. Leurs yeux se fermaient devant l’amas de corps mutilés ; leurs narines s’emplissaient de l’odeur miellée de la mort ; leurs âmes se soulevaient de dégoût et d’indignation. La nausée passée, une fois arrivés au camp, ne subsistait que cette dernière, et la rage de laver ce massacre par un massacre d’ampleur égale.