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13/03/2009

AUBE, la Saga de l'Europe, I-151

Qu'on lui dise un nom, ils plongeaient à l'instant au plus fort des batailles où le héros s'était illustré, gagnées presque à lui seul. Son ignorance totale de qui il louait n'y changeait rien. Au contraire son imagination, libre de toute entrave, fulgurait. En entendant ainsi chanter l'héroïsme, parfois nouveau pour eux, de leur parentèle, et pour lui permettre de le chanter encore, ils lui versaient force hydromel. Il l'engloutissait comme de l'eau, mais avec plus grand plaisir. Devant ce plaisir évident, heureux des prouesses des leurs, souhaitant en entendre plus, ils lui en versaient encore. Il ne saurait manquer, ainsi stimulé, de leur en conter de nouvelles.
Un moment, il avait failli rester coi. Un père lui avait demandé si son aîné était mort ou vivant, à peu près intact ou mutilé. Il avait respiré un grand coup. Le seigneur de l'éloquence l'avait secouru. Au summum de son talent de conteur, il avait rétorqué, en l'absence de toute information (soit qu'il en ait tout oublié, soit qu'il ne l'ait jamais eue), qu’il s'était conduit en héros. Son nom et ses exploits, par delà la vie et la mort, vivraient dans l'éternité... et indigne qui chercherait plus loin. Personne n'insista. Seul le renom du clan importait... Emportés par les paroles fleuries, ils ne se souciaient plus de savoir si ses guerriers étaient vivants, blessés, ou chez Thonros.
Corne après corne, il s'était mis à dodeliner. Sous l'ivresse, la belle ordonnance de ses récits s'était déglinguée. Ils avaient perdu toute cohérence, sans pourtant lasser l'admiration. Enfin, pénétrant dans il ne savait plus quelle maison (et après il savait encore moins – mais c'était bien, bien plus – de cornes), il s'affala d'un coup sur le sol en terre battue, après avoir déclaré leur fils un héros héroïque. Ce pléonasme pour seule nouvelle, ses habitants furent enchantés. Que le divulgateur des prouesses de leur clan se soit arrêté chez eux, sur cette révélation, pour y prendre son repos, était un rare honneur.
Leur impression se confirma le lendemain. À l’aube, une foule, avide de connaître le sort des siens, se tenait déjà devant leur seuil. Elle attendait le réveil de l'envoyé. Jusqu'à l'arrivée, plusieurs jours après, de son fils bien vivant et tout heureux malgré quelques profondes entailles aux avant-bras et à l'épaule, le vieux couple n'en sut pas plus. Il eut en revanche un immense prestige pour l'avoir hébergé. Crainte de le fâcher s'il exigeait d'en savoir plus, ou de recevoir de funestes nouvelles ? Il ne voulut pas que cette joie d'être les héros du village, en attendant le retour de ceux qui en méritaient le nom, soit ternie par le malheur éventuel d'avoir perdu son seul garçon restant. Très satisfait de cette discrétion, il honora sa maison jusqu'au retour des guerriers. Tout le clan se souvint d'eux longtemps après leur mort.
Chacun, tout en lui demandant des détails sur la vaillance des siens, les imita. Personne, dégrisé de l'enthousiasme du triomphe annoncé, n'insista pour savoir le sort précis de tel ou tel. La mort n'avait plus la parole. Il serait toujours temps de compter et de pleurer les disparus quand la troupe arriverait.
Ils n’attendraient guère. Il y avait des soucis plus pressants. Kleworegs avait fait demander d'inviter tous ses voisins à venir admirer son énorme butin. Il fallait dès à présent expédier des courriers tout à l'entour. Ces obligations détournèrent de leurs angoisses ceux qui auraient encore pu s'inquiéter. Les jours précédant son arrivée furent un temps de furieuse activité, où chacun oublia ses états d'âme.

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