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31/05/2007

AUBE - LA SAGA DE L'EUROPE (p 22)

Deux cents ! Comment avait-il osé ? Certes, tout homme libre qui pouvait le comprendre et s'en faire comprendre était une personne... Les neres, dont il était, un peu plus que les autres. Ce décompte avait un vague relent d’insulte.
Lui seul avait constaté l’erreur (il voulait bien, indulgent, appeler ainsi l’outrecuidant dénombrement). Il ne lui en tiendrait pas rigueur. Il se résignait, comme les plus lucides et les plus avisés de l’élite, à reconnaître leur utilité, voire leur importance. Sa répugnance instinctive et son dédain inné envers ces troisième caste travailleurs de Roudhos, le métal rouge, et d’Ayos son fils, plus clair, plus solide, n'obéraient pas son jugement. On leur devait beaucoup.
C’était rageant de considérer, même dans un obscur recoin de son âme, ces gens, inférieurs par essence depuis le premier ciel rouge comme ils le resteraient jusqu’au dernier, partie intégrante de la troupe. Il le fallait. Par leurs actions et leur art, ils n’étaient, malgré leur fonction, pas si loin des prêtres. Ceux-ci savaient les mots pour puiser la force divine et l’insuffler dans les veines et les muscles des guerriers. Eux, moins puissants, car moins bien nés, ne faisaient qu’ajouter à cette force, présent du ciel, en leur procurant les bronzes pleins de la vigueur indomptée, sauf en leurs mains, des dieux de la terre et du feu. Ce n’était pas négligeable. Ces armes étaient un membre supplémentaire. Sans décider du sort des batailles, tramé depuis l'aube des temps par Bhagos le distributeur, elles permettaient – il en savait quelque chose – d’emporter la décision mieux, plus vite, avec plus d’éclat.
C’est pourquoi Kleworegs et les plus fins guerriers avec lui, à l’opposé des prêtres, aimaient le métal et ne méprisaient pas ses ouvriers. Ils facilitaient la victoire. Ils faisaient partie du plan des dieux. Mais Bhagos le Borgne avait regardé de son œil manquant le jour où il avait révélé son secret à des troisième caste plutôt qu’à ses servants. Pas étonnant qu’ils le boudent et le méprisent. Ces guerriers étaient sensibles à l’élection que les dieux leur avaient marquée. Ils en venaient, parfois, à les considérer bien au-dessus de leur statut... De là à les accepter comme des égaux... Il y avait une marche infranchissable, un abîme que rien ne saurait combler. Rien que le concevoir représentait un effort immense. Autant imaginer, paissant dans leurs prés, une jument bleue ou une vache allant sur ses cornes.
Pourtant, parfois, vite chassée comme mouche importune ou taon se plaisant à affoler le bétail, quand elle n’était repoussée avec horreur, cette absurdité trottait dans leur tête... Les forgerons ne se bornaient pas à ouvrer des armes. Ils combattaient avec. Plus en mesure de se faire une opinion que les prêtres (ne sortant le glaive que si leur vie est menacée, ils ne sauraient juger de l’héroïsme), ils les avaient admirés. Ces colosses savaient se battre aussi bien qu’eux. Eux aussi se lançaient lame au poing, sans frémir, au sein ardent des plus rudes assauts. (« Bel exploit ! Où est le mérite ? Ne les ont-ils pas créées ? Ne les connaissent-ils pas aussi bien qu’un père ses enfants ? »)

30/05/2007

AUBE - LA SAGA DE L'EUROPE (p 21)

TOUT CONTRE OU CONTRE


La troupe de Kleworegs allait, en silence, par la plaine infinie d’herbes sèches. « Deux cents, nous sommes tout juste deux cents ! ». À entendre Pewortor, leur patriarche des armuriers, ses voisins eurent un large sourire. Ce nombre, admirable de simplicité et de ronde perfection, était de bon augure. Ils le claironnèrent à tous vents.
Les neres, prêtres comme guerriers, sont friands du moindre intersigne. Ils le prirent pour bétail livré, s’évitant un amer dépit. Pour arriver à ce « deux cents » si favorable, le fabricant d’armes leur avait adjoint les auxiliaires, forgerons et charrons, colosses arrogants, hélas indispensables, chevauchant tout en queue ! Ils étaient nés pour ordonner au nom des dieux ou combattre. Inclure dans leurs rangs ce personnel d’intendance au moindre statut, afin d’obtenir un nombre propice, leur était entre douleur et scandale. Qu’importait la simple réalité ! Elle n’existait pas, contraire à l’ordre divin. Seul Kleworegs ne fut pas dupe. Il connaissait ses effectifs... et la loi. Qui naît ner est tout. Qui n’est ner n’est rien… si peu. Omettant d’instinct ces derniers, il savait la vérité.
Et pourtant, ils avaient leur place, leur rôle. Lui avait-on assez seriné qu’un peuple est tel un corps ! Impossible qu’il l’ait oublié ! Il reconnaissait l’importance des prêtres. Ils attirent la faveur des dieux et assurent leur soutien et leur protection à ceux engagés dans le bon combat. Sans ces détenteurs du savoir et du pouvoir d’entrer en contact avec les divinités et d’interpréter leurs signes, une nation est un corps sans tête. Elle erre au hasard, sans guide, volatile décapité continuant à courir. Comme lui, succombant vite sous les regards des paysans et des enfants hilares, elle périt accablée par ses ennemis, privée du bouclier des forces divines qui se vengent de son mépris et rient de son malheur.
Les prêtres, tête de toute entreprise, sont indispensables. Tout autant le sont les membres. Qu'ils ne soient, la tête seule ne vivra. Les guerriers – et Kleworegs, conscient de leur valeur, était très fier d’en être – étaient ces membres, solides comme le roc que seul brise le gel. Sans eux, membres puissants à la peau collant à la chair dure, aux fibres serrées, aux vaisseaux – affleurant entre chair et peau à la surface des muscles – palpitant comme pour fuir cette étroite prison, les visions grandioses et inspirées des prêtres-tête resteraient songes creux. Enfermés dans leurs rêves et leurs sanctuaires, ils tomberaient vite tributaires ou bétail de l’ennemi.
Ce n’était ni ne serait. Kleworegs, et tous les chefs, avaient toujours suivi l’ordre divin. Tête et membres, unis, agissaient de concert. Leur obéissance avait sa récompense. Chaque jour les voyait briser la superbe et la vindicte des impies.

29/05/2007

AUBE - LA SAGA DE L'EUROPE (p 20)

Le chef avait eu le temps de réfléchir en cette saison froide où toute vie se ralentit, où les combattants s’assoupissent comme le feu devenant braises. Au plus fort des frimas, le prêtre-roi avait succombé au mal qui le minait depuis des années. Il avait brigué et obtenu sa succession. L’euphorie de son beau carnage avait bâillonné toute opposition.
Il avait rallié ceux qu’il avait obligés par le don des rouges lames. Il ne s’en était pas tenu là. Plus profonds, plus sanglants, plus dévastateurs, attirant toujours plus de participants, les raids profitables avaient continué. Moitié pour l’éloigner, moitié pour l’honorer, le conseil des rois l’avait envoyé conquérir des terres nouvelles au levant. Il s’était mis en route, à leur grande joie, à la tête des siens et de tous ceux à qui le monde de leurs pères, trop exigu, ne suffisait plus. Lui parti, l’exemple de son usurpation cesserait d’influencer les autres… Ses triomphes avaient encouragé le mouvement qu’il avait mis en branle. Avant que ses cheveux ne soient tous devenus blancs, les guerriers avaient supplanté les prêtres au conseil. À la mort du roi des rois qui l’avait envoyé à l’assaut de nouveaux fiefs, ils l’avaient élu, premier de sa caste à jamais y accéder, au rang suprême, même s’il ne recouvrait aucun réel pouvoir.
Le jour de son acclamation était venu. Les robes de lin avaient préféré l’ignorer, laissant dans leur dépit la cité royale aux hommes d’armes. Il prêterait serment devant les seuls siens. Le ciel grondait, les éclairs luisaient, illuminant les nuages rat d’où la pluie semblait ne jamais devoir tomber. Il avait levé le bras, très haut vers le ciel. Il pointait son glaive à crever les nuées. Juste au-dessus de sa tête, une flèche de feu s’était formée...
 
 
Une avalanche de lames s’était abattue. Le rêveur les avait fait choir en levant le bras à l’imitation du roi de son songe. Elles n’avaient, à sa surprise, pas fait grand vacarme. Elles ne lui avaient fait qu’assez mal pour le réveiller. Pris d’un frisson rétrospectif (Dieux merci, elles étaient tombées sur le plat) il se mit en sursaut sur son séant... C’était un rêve ! Prémonition, avis à prendre au sérieux, leurre comme les dieux aiment en agiter devant les mortels présomptueux, qu'en penser ? Aussi précis, l’auraient-ils envoyé en vain ?
Il écarquilla les yeux, contempla le ciel. Les premières lueurs de l’aube le rosissaient. Il serait bientôt temps de partir. Il regarda un moment sa petite armée, ses captifs, son butin. Si la chute des glaives avait réveillé quelques hommes, ils avaient, une fois constatée l’absence de danger, replongé dans le sommeil. Il prit sa corne et sonna. En un instant, ils furent debout.
Satisfait de les voir tous prêts à lever le camp, Kleworegs leur souhaita une bonne journée. Prêchant d’exemple, il rassembla son équipement. Ils furent vite sur le départ. Le soleil se leva. Ils le saluèrent. Ils allaient s’ébranler. Ils n’attendaient que son ordre.
Aussi pressé qu’eux, il brandit son arme :
– Pour la gloire de notre nom, en route, compagnons !

DEMAIN, Chapitre II : TOUT CONTRE OU CONTRE

28/05/2007

AUBE - LA SAGA DE L'EUROPE (p 19)

Elle éleva de nouveau la voix. Son père devait la lui donner en mariage. Les dieux lui avaient fait une révélation. Pour prix de la perte de son don, ils lui accorderaient de nombreux fils. Son père, soulagé, le jeune homme, subjugué par la parole venue du monde des esprits, ne purent qu’y consentir. Le chef s’émerveillait et s’épouvantait de leur sage prescience. À travers malheurs et disgrâces, ils avaient tout combiné pour unir les deux clans. L’adolescent était entre les mains d’une force indicible. Il s’y plierait.
Le premier ancêtre du clan de la gloire, devenu du nom de son totem le clan du Cheval ailé, avait pris femme au sein de la plus haute famille guerrière de son peuple. Son beau-père, honteux de lui donner une épouse objet de moquerie, lui avait confié quantité d’armes, de chevaux et de jeunes désireux de partir à l’aventure… De quoi exister, et plus encore !
Leurs destinées s’étaient séparées. Flanqué d’une femme qu’il n’osait toucher de crainte qu’elle ne meure si elle portait un enfant, et de hardis compagnons, il avait déambulé au hasard. Il finirait par trouver un établissement propice à lancer de beaux et profitables raids. Au cours de ses errances, il avait appris qu’un prêtre pouvait l’aider. Il avait une potion qui chassait des corps les esprits dévoreurs. Il avait passé des lunes à sa recherche.
Sa persévérance avait payé. Le guérisseur avait donné à son épouse, plusieurs jours d’affilée, son remède. Elle avait pensé en mourir… Il était si amer ! L’esprit était parti. Elle n’avait pas tardé à forcir. Il avait, enfin, osé l’approcher. Il l’avait mise enceinte. Elle n’avait pas perdu ses habitudes de boulimie. Un souffle de vent l’aurait emportée. Une saison l’avait faite pulpeuse, un an plantureuse, un lustre obèse. Il avait établi son clan près de la hutte du prêtre. Il s’était mis à son service. Il expierait d’avoir un jour douté d’eux. Il n’avait plus pensé qu’aux siens. La gloire viendrait plus tard, pour ses fils ou les leurs. Il avait fait sa part. À chaque génération sa peine !

27/05/2007

AUBE - LA SAGA DE L'EUROPE (p 18)

« En vérité, les dieux m’ont parlé. Des reins de cet homme naîtra un peuple de rois. Son clan sera celui de la gloire, qui court comme le cheval ailé. Des fils de ses fils régneront sur toutes les terres. »
Sa maigreur prouvait la présence en son sein d’un esprit la dévorant. Ni son père, ni le roi ne doutèrent un instant de ses paroles. Leur sens était clair. Ils ne demanderaient pas au garçon de rejoindre leur clan. Ils lui laisseraient fonder le sien, s’en feraient un allié, un ami.
Prompt à saisir le gibier au bond, le chef salua l’élu des dieux. Il était seul. Nul ne le suivait. Où prendrait-il femme ? Il comprit son devoir... son intérêt. « Jeune roi du clan de la gloire aux ailes et sabots rapides, veux-tu de notre alliance et de notre amitié ? Veux-tu que nos clans fassent un pacte qui durera tant que les fils des fils de nos fils vivront, dans l’infini des âges ? Tu m’honorerais en acceptant. »
Voici pourquoi on l’avait appelé ! C’était sur l’injonction des dieux. Dire qu’il les avait soupçonnés d’irrespect ! Oui, il ne pouvait répondre que oui. C’est le mot qu’il s’entendit prononcer. Il n’avait pas conscience d’avoir remué les lèvres. Il avait parlé. « Oui ! »
Les dieux avaient tout tramé. Les paroles d’une prophétesse – la fille, décharnée et hâve, en était une – ne pouvaient sans sacrilège être révoquées en doute. Pour l’avoir autant dévorée de l’intérieur, l’esprit vaticinant par sa bouche était d’une rare clairvoyance. Il suivrait ses directives avec la foi la plus aveugle.
Le chef reprit ce oui d’alliance et d’amitié. Il avait une fille à caser. Il ne pourrait trouver meilleure occasion. Il balança un instant. La sagesse et la piété exigeaient qu’il offre au jeune héros sa cadette, toute grassouillette dans l’éclat de ses douze ans... Mais sa maigrelette allait lui rester à charge à jamais s’il ne la donnait au seul homme à pouvoir l’accepter. C’était tentant, mais risqué, de s’en débarrasser. Les dieux lui avaient promis une noble descendance. Il lui offrait une épouse incapable d’enfanter. Ils se sentiraient insultés ou mis à l’épreuve.